Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
1 Septembre 2026
La perversion du partage.
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Lorsque je publiai ce texte sur les boîtes à livres né d'une longue conversation avec le bouquiniste de Montauban, je ne pensais pas déclencher une tempête dans l'univers feutré des réseaux sociaux de bonne tenue. Il y avait là deux visions qui s'opposaient sans nuance ni possibilité de synthèse. Le sujet déchirait des gens qui semblaient tous très attachés à la lecture sans pour autant partager la manière d'accéder au livre.
L'argument qui me revint à la figure le plus souvent résidait dans la notion de partage qui mérite à mon avis quelques nuances. Comme mes détracteurs, j'aime partager les livres que j'ai aimés (et seulement ceux-là) en les prêtant (ce qui revient le plus souvent à les donner) à des amis après en avoir parlé longuement. Ce n'est donc pas un dépôt dans ces fameuses boîtes adulées par des gens qui aiment sans doute adopter des livres abandonnés là par une main anonyme. Le partage en question me semble pour le moins équivoque.
On me retourna souvent que la fameuse boîte suppléait bien souvent l'absence de libraires dans les villages. On peut se poser l'éternelle question de l'œuf et de la poule sans vraiment savoir qui débuta ce cycle infernal. Par contre, bien des villages disposent d'une bibliothèque qui ne reçoit pas la visite de ces emprunteurs anonymes. Il y a contradiction dans cette manière d'accéder à la lecture mais ceci n'est que mon avis, ça va de soi.
Ce qui me contraria d'avantage fut les louanges tressées à Amazone ainsi qu'à à son créateur Jeff Bezos, qui d'après ces assassins de nos libraires est la meilleure chose qui soit arrivée au livre. On ne peut discuter avec de telles personnes qui se tournent vers les produits standardisés, labellisés par les médias et dans l'air d'un temps dédié à la futilité. Pour eux, Jeff Bezos mérite sans doute le prix Nobel de Littérature tout comme son ami Donald devrait hériter de celui de la Paix.
La gratuité est la pierre d'achoppement dans ce débat. Elle est recherchée et adulée par des personnes dont certains se constituent même une bibliothèque à partir de ces emprunts sans retour. La gratuité du prêt dans une bibliothèque s'accompagne d'un conseil, d'un soin apporté à des livres que de bonnes âmes conservent en bon état. Cette autre gratuité est bien plus perverse car elle crée un nouveau lectorat pour qui le livre est un objet jetable qui ne vaut rien. De nombreux auteurs anonymes mesurent cet effet pervers quand ils proposent leurs livres à des gens qui leur répondent systématiquement : « C'est trop cher ! »
Il est clair que dans cette controverse, s'opposent deux camps irréconciliables. D'un côté les adeptes du gratuit, de l'immédiat ou du très vite, de l'opportunité sans implication ni conseil, de l'autre ceux qui déterminent un choix, se fient à des conseils avisés, prennent le temps du déplacement et de la commande éventuelle. Les premiers s'inscrivent dans cette société qui court à sa perte sans même en avoir conscience, les seconds regardent effarés le monde s'écrouler par la faute des premiers.
La boîte à livres n'est qu'un épiphénomène dans ce grand maelström qui engloutit notre mode de vie, nos valeurs, les relations humaines, l'environnement au profit d'une société robotisée, de l'immédiateté qui se prive aisément de toute relation humaine et plus encore de communication entre ses membres.
La boîte est la continuité des distributeurs de pain, de pizzas, de légumes, des esclaves livreurs de repas au domicile des nouveaux maîtres du monde au bout de leur carte de crédit ou de leur téléphone portable, des adeptes de la livraison à domicile de tout ce dont ils pensent avoir besoin pour satisfaire leur appétit de consommation effrénée.
Les fossoyeurs de notre civilisation ont toujours raison puisqu'ils suivent la tendance, qu'ils sont dans l'air du temps, à la mode et terriblement modernes. J'ai bien compris que le conditionnement qu'ils ont subi les empêche de penser, ce qui démontre du reste l'efficacité du rouleau compresseur libéral qui entend détruire tout ce qui faisait jadis société.
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