Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
21 Septembre 2026
Mon grain de sel sur un banc de sable
Quand le capitaine Haddock et d'autres mal embouchés de son espèce s'autorisent à salir un pauvre bougre qui n'a pas le pied salé, de Marin d'Eau Douce, il est grand temps de rétablir l'honneur des mariniers qui sont ainsi mis dans ce grand sac à malices.
Si la navigation au grand large est semée d'écueils et de périls, de drames et de mystères, d'épopées et de tragédies, le transport fluvial a lui aussi connu ses naufrages, ses disparitions et ses multiples incidents parce que contrairement à ce que peuvent croire ce moule à gaufre et ses acolytes, naviguer sur une rivière n'a rien d'une partie de plaisir.
Quoiqu’en France, le marinier a toujours en ligne de vue les deux rives, il n'en demeure pas moins qu'il s'expose à bien des avanies possibles. La liste des pièges n'est certes pas aussi longue que ceux auxquels s'exposent le hauturier comme le plaisancier même si le danger rôde toujours et peut entraîner bien des soucis.
Les hauts fonds sur une rivière ne sont pas signalés par une carte marine et ont la désagréable habitude de se mouvoir au fil des époques tandis que des gros blocs de pierre affleurent ici où là, brisant avec délectation les hélices ou déchirant la coque. Les bancs de sable attendent leur heure, prenant dans leurs rets les bateaux qui vont s'engraver et ne pourront plus se décoller de là. Les ponts mais aussi les chaussées, les seuils et les goulets se plaisent eux aussi à pimenter le trajet, à provoquer des sueurs froides et parfois des arrêts intempestifs.
Le fond sans cesse fluctuant, toujours irrégulier et parsemé d'obstacles insidieux et discrets ajoute à la difficulté d'aller tranquillement son chemin. La ligne droite n'est jamais de mise pour le barreur dans l'obligation de lire sa rivière, d'en deviner le chenal, d'évaluer le bon passage. Celui qu'on traite de marin d'eau douce est en fait un vieux loup de rivière toujours aux aguets, totalement fixé sur les signes qu'il a appris à lire à la surface d'un cours d'eau qui se complaît à multiplier les chausse-trappes.
Ce marin d'eau douce se ferait d'ailleurs un malin plaisir à confier la barre à un loup de mer pour le mettre en situation sur sa rivière. Si l'allure n'a rien à voir, si la rivière semble plus paisible, elle se fera pourtant un devoir de le mettre en difficulté d'autant qu'il sera confronté en sus, à des manières de naviguer fort différentes.
Sur la Loire on ne tire pas des bords, on se plie aux circonvolutions du cours, on se confronte à une nature qui a investi les berges et parfois le lit lui-même. L'absence de quille impose la prudence, la nature même d'un vent irrégulier et entravé par les arbres ne simplifie guère l'usage de la voile tandis que les outils modernes de navigation ne se trouvent pas sur un bateau traditionnel.
Fort de cette expérience, le marin d'eau salée en rabattra quelque peu et saura tirer son calot devant son collègue de la navigation fluviale. Il n'y aura plus alors que les auteurs de bandes dessinées et quelques dialoguistes du cinéma pour user encore de cette réplique avant que nous leur bottions le séant et avant que de les passer par-dessus bord. C'est alors qu'ils s'apercevront, sans doute un peu tard, que nager en eau trouble est là aussi, un exercice périlleux.
Il sera alors nécessaire de mettre dans le même panier tous ceux qui pensent qu'il n'y a pas de traditions culturelles sur nos rivières. Le chant n'est pas l'exclusivité des marins salés pas plus que la poésie, les légendes, les récits ne doivent se circonscrire à l'Océan. Cette fois, il est bien difficile de leur faire entendre raison, leur sentiment de supériorité est tel qu'ils sont bien incapables de se mettre à notre niveau.
Comme la cause est perdue d'avance, je leur dédie ce coup de gueule qui n'a rien certes d'un coup de tabac mais qui n'en demeure pas moins un salutaire cri du cœur. Les gens de la marine fluviale vous saluent bien bas.