Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
2 Septembre 2026
Entre doute et incertitude.
Il se trouve des gens bienveillants pour venir glisser à l'oreille d'Achille qu'il a du talent. À chaque fois, notre ami s'étonne d'une telle affirmation, se contentant de réagir par sa pirouette habituelle : « Le talent c'est quelque chose de bien trop encombrant pour moi ! ». Il est vrai que plus que beaucoup d'autres, il sait par l'expérience que ce qu'on qualifie ainsi est une réalité fragile, fluctuante et largement dépendante de l'opinion d'autrui. Lui se contente de proposer une animation honnêtement sans paillette ni artifice.
Qu'est-ce d'ailleurs que ce fameux talent qui démarque les uns des autres, place un artiste au-dessus de ses collègues dans un univers où chacun a la prétention de se démarquer des autres, de proposer un spectacle différent dans lequel sa personnalité s'exprime et lui permet de toucher des spectateurs ? Il n'y a rien de plus subjectif que cette notion qui passe nécessairement par le prisme de tiers quand ceux-ci prennent la peine de regarder une prestation scénique.
Tous ceux qui se présentent devant un public doivent avoir dans un coin de leur tête cette idée sans doute saugrenue qu'ils ont cette petite lumière intérieure qui touchera quelques personnes. De là à nommer Talent une prétention à se donner en spectacle, à proposer à un public une prestation qui implique totalement son auteur, est un pas dont il convient de se méfier.
Achille sait bien plus ce qu'est le doute que le talent. C'est parce qu'il ne cesse de s'interroger sur cette étrange alchimie qui provoque l'attention, l'écoute et le plaisir chez ceux qui viennent à sa rencontre, qu'il se gardera bien de croire que ces quelques instants miraculeux sont dus à un charisme qui n'appartiendrait qu'à lui ou à un savoir-faire mêlé de savoir-être tombé du ciel. Chaque représentation est une remise en cause, un numéro d'équilibriste d'autant plus que son numéro est si confidentiel qu'il ne s'appuie pas sur une renommée qui fausse les jugements.
Le doute c'est le lot des artisans non du spectacle mais de ces petites animations confidentielles qui sont le lot de ceux de son espèce, qui sortent des écrans radars des salles de spectacle. Le doute c'est le moteur d'un travail quotidien pour lequel le brave saltimbanque remet cent fois son ouvrage sur le métier. Rien ne serait pire qu'il se mette dans le crâne cette flatterie qui relève certainement de la flagornerie désastreuse : « Toi, tu as du talent ! ».
Achille sait qu'il ne doit pas se bercer d'illusions. La réalité ne cesse de lui remettre les pieds sur terre, de lui rappeler qu'il n'est rien qui vaille dans cet univers qui ne fait aucune place aux manieurs de mots, aux façonneurs de sornettes, aux diseurs de fariboles et billevesées. Le public ne répond guère à des invitations qui sortent des sentiers rebattus par les clones de la tendance du moment.
Le talent, ça doit être plus sûrement la capacité de flatter dans le sens du poil, de humer l'air du temps, de suivre les grandes tendances et surtout de ne pas demander d'effort à un public qui ne cherche qu'à se distraire sans réfléchir. C'est tout un art de se glisser ainsi dans ce qui plaît alors qu'au contraire, Achille va à rebours des modes. Ce n'est plus du talent mais un véritable suicide que de continuer à agir de la sorte.
Paradoxalement, pour lui, il n'a aucun doute sur cette démarche qui le place à la marge de ce vaste commerce de la distraction et de la foire aux vanités. Il continuera inlassablement à se fermer les portes de l'illusoire, de la facilité et des acteurs de l'agitation spectaculaire. Il lui faudra arpenter les derniers espaces de la libre parole, loin des institutions et des salles officielles, loin des scènes et des festivals.
Ce qui ne fait aucun doute dans son esprit c'est qu'il dispose indiscutablement d'un talent que nul ne s'autorise à lui contester. Il sait se mettre à dos tous ceux qui sont décideurs dans ce monde convenu du spectacle. Et de celui-là, il avoue avec le sourire aux lèvres, qu'il en est particulièrement fier.
Talent & doute
Sur ses talons, le poursuivent tous ses doutes
Ils sont bien trop nombreux pour qu'il ait du talent
Le saltimbanque est resté en cours de route
Avec son pauvre numéro brinquebalent
Le public l'a abandonné sur le chemin
Préférant suivre les étoiles filantes
Car son grimoire et ses nombreux parchemins
N'engendrent nulle passion mirobolante
Ne se trouvera jamais sur la bonne voie
Celui qui n'emprunte pas la carte du ciel
Bien loin de l'éther, toujours restera sans voix
Puisqu'il pimente son art d'un peu de fiel
Alors que ce taquin, importune les muses
Espérant que ces diablesses le lui rendent bien
Il pensa qu'avec un air de cornemuse
Les filles de Zeus feraient de lui un comédien
Se retrouva ainsi le bec dans l'au-delà
Sans obtenir le service tant espéré
L'inspiration ne toucha pas ce cancrelat
Qui se satisfit de son faconde de lettré
C'est alors, qu'au lieu de leur faire une scène
Le malheureux trouvère les mena en bateau
Dans une confusion qu'elles jugèrent malsaine
Pour celles qui adorent la vie de château
Sous les quolibets, sa tournée tomba à l'eau
Ce fut un désastre tout autant qu'un naufrage
Les sifflets, les huées sans le moindre bravo
Pour qui s'était accroché à un mirage
Plus qu'une éclipse, un véritable fiasco
L'artiste sombra à l'ombre des projecteurs
Non sans que la Sacem et les agents fiscaux
Se ruèrent sur lui, tels d'odieux prédateurs
Ils lui présentèrent une terrible note
Lui qui n'avait pas l'oreille musicale
Devint un instrument pour ces croquenotes
Au cœur d'une indifférence abyssale
C'est ainsi qu'il finit par manger un chapeau
Qui n'avait point enrichi son propriétaire
Du plateau, il se retrouva sur le carreau
C'est là le triste sort des intérimaires !