Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
5 Septembre 2026
Un petit métier menacé par l'I.A.
Monsieur Jean tient boutique dans son échoppe de la rue du Parchemin. C'est un petit artisan comme on n’en voit plus guère qui se fait un honneur de ne travailler qu'à la main. Il est le dernier représentant d'une corporation qui avait inscrit dans son cahier des charges l'interdiction de recourir à une machine, quelle qu'elle soit, pour accomplir ce noble métier, un des plus vieux au monde.
Son bureau est installé contre la vitrine. Il a besoin de la lumière du jour pour accomplir les gestes ancestraux qui caractérisent cette noble activité. Il dispose d'un seul instrument ou plus exactement d'une série d'outils tous de même nature à quelques détails près : une plume soigneusement taillée qu'il trempe dans un récipient contenant de l'encre.
Au fil de toutes ses années de pratique, il a acquis une expérience et un savoir-faire qui font l'admiration de clients dont les rangs se sont éclaircis au fil du temps. Pourtant nul mieux que lui ne savait choisir la plume la mieux adaptée au récit qu'on lui commandait. Les humains avaient adopté la plume pour écrire alors sur des parchemins, nom justement de sa rue, dès le IVe siècle après J.C. La plume d'oie fut toujours la plus utilisée mais monsieur Jean ne dédaignait pas celles de corbeau pour des œuvres plus noires, de coq de bruyère pour au contraire une langue plus fleurie, de canard pour rédiger des nouvelles, d'aigle pour des récits d'aventure et de paon pour enjoliver de belles aventures.
Il s'était taillé une jolie réputation dans le monde feutré des faiseurs d'histoires. Il était même passé maître dans celui de tailler des costards en mettant en scène des personnages réels sous les traits d'animaux ou au contraire en tressant des propos laudateurs à travers des récits de vie pour de plus humbles qui méritaient qu'on narre leurs existences.
Il n'était pas écrivain public, il n'avait que faire de rédiger des lettres administratives pour tenter de résoudre des querelles ou des conflits, pour obtenir gain de cause auprès d'instances qui n'avaient que faire d'une belle langue. Il ne s'était jamais senti dans la correspondance privée, surtout quand un tiers lui demandait de rédiger une lettre d'amour. Non son domaine de prédilection devint bien vite celui de la fiction, d'où ce titre reconnu à la chambre des métiers et de l’artisanat de Tailleur de Récits tout comme son compère montalbanais était Artisan Blaguier.
Si ce dernier continuait vaille que vaille de tirer son épingle du jeu, la langue orale ne souffrant pas trop encore de cette peste qui gangrenait sa collègue écrite, lui éprouvait désormais toutes les difficultés qui soient pour trouver encore des clients. Non pas que l’imaginaire et la fiction n’intéressent plus personne, bien au contraire, mais le diable s'était glissé dans son domaine.
Dans une époque vouée à l'immédiateté, à la vitesse et à la diffusion sous toutes les formes possibles, lui et ses lentes rédactions à la plume sur une feuille qui en l'état demeurait un exemplaire unique était passé de mode. Il avait dû subir l'avènement de la machine à écrire qui fut un ennemi plus redoutable et populaire que l'imprimerie. Puis l'ordinateur avait supplanté la rédaction mécanographique. Ce fut un terrible coup dur même s'il conservait la primauté de l’imagination ainsi que la splendeur de sa calligraphie.
Mais cette fois, il allait devoir tirer le rideau, mettre la clef sous la porte et renoncer à lutter contre la généralisation des récits nés dans l'esprit gavé de tout ce qui a été imaginé depuis que les humains ont mis l'extraordinaire invention de l'écriture au service des récits de toutes natures. L'Intelligence Artificielle Générative le condamnait à la mort lente dans une société où désormais les romans, les scénarios, les pièces de théâtres, les poèmes, tout ce qui jadis jaillissait d'un esprit fertile et imaginatif, ne serait plus qu'une adroite et subtile bouillabaisse puisant dans l'immense héritage universel sans que rien de véritablement nouveau émerge de ce gloubi-boulga de fragments épars dérobés par des pirates de l'esprit.
Monsieur Jean rédigea cet ultime message, déposa son bilan, brûla toutes ses plumes, remplit une bouteille des encres qui lui restaient et la jeta à la mer comme un appel désespéré au réveil des consciences.