Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
13 Septembre 2026
Un facétieux Bateau-didacte !
Dans la petite cohorte des créateurs naïfs, des autodidactes de l'art brut, notre ami Gaston a su faire son trou dans l'eau de Loire en se qualifiant de Farceur Chenal. Il avait bien sûr en tête un de ces glorieux devanciers et se faisait un malin plaisir à jouer de la confusion chez ceux qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez.
Il avait grandi en allant lors des dimanches familiaux rendre visite au manège de Petit Pierre, cet assemblage génial de bric et de broc que mettait en mouvement ce personnage lunaire et il en fut durablement influencé. Par la suite, il fit un saut dans le monde poétique de Picassiette à Chartres, l'univers si particulier de Raymond Isidore. Il se fit alors un devoir de faire le tour de France de ses confrères qui n'avaient fréquenté ni les grandes écoles ni les beaux-arts.
Il fit alors la connaissance de André Robillard et son arsenal de fusils et armes imaginaires constitués de tout ce qui pouvait se recycler. Il voulut faire comme lui et comme les deux premiers mais l'habilité gestuelle lui faisait grandement défaut ; non pas qu'il n'en eut point l'idée, mais la réalisation venait toujours à lui manquer.
Il eut le choc de son existence en visitant le somptueux palais du facteur cheval. Le monument construit par Joseph Ferdinand fut pour lui une révélation. Il allait lui aussi bâtir une œuvre, qu'importe qu'elle ne se matérialise pas avec de la céramique, des objets de récupération ou du recyclage improbable. Sa réalisation serait purement mentale, abstraite, immatérielle.
C'est en consultant la fiche de ce dernier qu'il découvrit que son maître et modèle vivait à Hauterives. Comme lui de son côté demeurait au bord d'une autre rive, il se crut son digne successeur, son héritier dans un genre radicalement différent. Il se devait de trouver une marque de fabrique proche de celle de son inspirateur. La Loire et son esprit retors le poussèrent à s'auto proclamer le Farceur du Chenal.
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Il fut pleinement satisfait de cette approximation verbale qui lui ouvrait bien des perspectives. Farceur il l'était à plus d'un titre, n'ayant de cesse de se jouer des mots et des expressions, de distordre la langue, de la plier à sa fantaisie, de lui imposer les circonlocutions complexes d'un esprit qui voyait toujours le monde de travers.
Quant au chenal, il y avait de quoi s’étonner pour qui allait plutôt à contre-courant qu'au milieu des flots des idées convenues, des propos communément repris par la multitude. Mais justement, il entendait creuser un autre sillon, à l’écart de la voie toute tracée qu'empruntait la plupart de ses concitoyens. Pour naviguer en eau trouble, pour semer la confusion et l'étonnement, rien de mieux qu'un jongleur de mots sur son chenal.
Il déposa cette appellation à l'INPI, l'Institut national de la propriété industrielle, persuadé qu'avec une marque déposée il se fabriquerait une réputation qui dépasserait le cadre trop limité de son petit territoire ligérien. Il se retrouva bien vite le bec dans l'eau et l'ambition en jachère. Le talent tout comme la renommée ne se décrètent pas.
Il avait fait un choix douteux, une marque qui fleurait bien plus la dérision que l'originalité. Il n'était qu'un falsificateur, un usurpateur, un pauvre bougre qui se contentait de copier sans apporter de quoi se construire une véritable personnalité. Quoi qu’il fasse, on lui renvoyait ces filiations dont, malheureusement, il n'arrivait pas à la cheville.
Ce fut bientôt le chenal boiteux de l'art brut, le facteur bancal, le cheval de labour d'une langue pâteuse. La critique s'en donna à cœur joie pour descendre cette baudruche qui s'était imaginée un glorieux destin. En matière de création, ce n'est pas l'artiste qui se fabrique son mausolée, Gaston le découvrit un peu tard et sombra dans l'indifférence et l'oubli.
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