Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
3 Septembre 2026
La fibre littéraire.
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Katib se rêvait d'un grand destin, de ceux qui permettent d'entrer dans les mémoires, de laisser une trace durable dans l'histoire de l'humanité. Ses parents lui avait mis le pied à l'encrier en lui donnant un prénom qui signifiait : « Celui qui écrit ». Dans le pays de ses ancêtres, les scribes se désignaient ainsi et notre ami grandit avec la certitude qu'il serait leur digne successeur.
À l'école, Katib fut bien vite remarqué, non par sa calligraphie déplorable qui en une époque plus reculée, lui aurait interdit d'envisager de faire métier de son calame, son stylet, sa plume ou son crayon. Fort heureusement pour lui, l'ère du numérique lui permettait d'user du clavier pour réaliser son rêve et se faire auteur.
Ces tentatives littéraires se montrèrent hélas infructueuses. Son style dense, concentré, efficace et caustique ne se plaisait guère dans la longueur qu'impose le roman. Il n'aimait pas diluer sa pensée, se perdre en pénibles descriptions, s'égarer dans les sentiments qu'ils fussent bons ou bien influencés par toutes les turpitudes de l'âme humaine. Katib n'avait nulle envie de délayer, de tirer à la ligne, il se plaisait dans la formule choc, le slogan percutant, la réplique assassine, la répartie cinglante, toutes choses qui ne font pas de vous un écrivain à succès.
Comprenant bien vite qu'il ne ferait pas carrière dans cette profession, il entendait pourtant gagner son existence au fil de sa plume. Il songea tout d'abord que sa patte ferait un tabac dans le monde du cinéma, toujours à la recherche des successeurs des grands dialoguistes d'antan. Il se sentait à même de faire son trou dans cet univers feutré en se leurrant sur l'attente d'une industrie qui n'accordait plus tant d'importance aux mots d'auteur. Il fut vite éconduit.
Le monde de la publicité lui tendrait les bras, il n'en doutait pas une seule seconde. Il avait encore en mémoire des slogans qui non seulement avaient promu une marque, un produit mais avaient surtout laissé des traces durables dans les mémoires. Il ignorait que maintenant, ce n'est plus les formules intelligentes, amusantes, savantes, drôles qui étaient recherchées mais au contraire une expression assez stupide pour être répétée jusqu'à plus soif. Katib n'était pas à la page, un drame pour un candidat prosateur.
Il songea un temps à proposer ses services aux écuries politiques qui façonnent un candidat, le taille sur mesure pour affronter un poste important. Il avait certes le profil de l'emploi tant son sens de la répartie et de la réplique choc pouvait s'insérer parfaitement dans le travail des équipes de campagne. Hélas, il avait un terrible handicap, il était sincère, n'écrivait qu'en fonction de ces convictions intimes. On le lui reprocha amèrement dans ce déplorable microcosme.
Quitte à abandonner son exigence d'authenticité, de sérieux, il songea qu'il y avait certainement une filière dans laquelle exprimer son petit talent lui qui avait toujours eu la fibre littéraire. C'est au cours d'une intense réflexion alors que justement il venait d'exprimer ainsi son objectif que se dégagèrent dans son esprit deux termes pourtant anodins certes mais appartenant au même registre lexical : « filière et fibre ».
Il voulut les écrire en gros sur un tableau noir pour se lancer dans un remue méninge afin de se fixer un plan de carrière. Hélas, il n'avait pas de craie sous la main et se contenta de la craie de tailleur qu'utilisait son géniteur, artisan tailleur. C'est alors qu'il s'écria « Eurêka ! ». Il avait enfin trouvé sa voie et celle-ci n’hériterait pas de la perplexité des siens, ne comprenant pas d'où venaient ses curieux penchants.
Katib se fit créateur d'aphorismes pour l'industrie textile, un métier certes pas coton mais qui de fil en aiguille lui permit de faire son trou. Il se spécialisa dans le tee-shirt en proposant des textes qui ne resteront jamais dans les annales quoiqu'ils fussent tout plus cuculs les uns que les autres. Qu'importe, il se distrayaient follement dans la création de ces formules lapidaires, aussi stupides que les slogans politiques mais plus bien inoffensives.
Il devint le Prince du truisme de plage de la tautologie de rue piétonne, de la lapalissade des centres commerciaux et des banalités des braderies de fin de saison. Des sociétés ayant pignon sur rue qualifièrent son art textuel de citations et bons mots pour des clients transformés en personnes affiches, réclames ou godiches graphiques.
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