Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
20 Août 2026
L'éclipse totale de la vertu.
Pendant que le pays transpirait à grosses gouttes sur l'effet conjugué de la canicule et des incendies, le bon peuple se lamentait. Les alertes d'hier, les mises en garde du passé se concrétisent tandis que les citoyens incrédules et sidérés devant tant de fléaux ne se tournent plus comme autrefois vers l'église et de bonnes processions pour conjurer le mauvais sort. Le temps est révolu des saints patrons, des reliques sanctifiées ou des flagellations collectives.
La séparation de l'Église et de l'État impose de nouveaux rituels, des pratiques plus adaptées aux fastes d'un pouvoir qui n'a jamais été aussi monarchique. Se souvenant que jadis les rois de France étaient de par la grâce de Dieu des princes Thaumaturges, capables de soigner les écrouelles, ces maudites infections de la peau, Freluquet premier en personne accepta de faire don de sa personne à un rituel sacré pour exorciser la nation d'un envoûtement climatique.
Ses conseillers en communication ont longtemps recherché dans les vieux grimoires pour trouver la pratique idoine capable de calmer les feux de l'enfer et de l'astre solaire. Le bon prince avait, depuis le début de son mandat, usé avec une rare efficacité de ses dons d'alchimiste pour transformer en Or, l'argent des plus grandes fortunes du pays. Il avait réussi dans cette entreprise au-delà des espérances de ceux qui l'avaient placé à cette haute fonction qu'importe si dans le même temps, il s'était montré impitoyable avec les gueux, les agonisant d'horions tout autant que d'aides (taxes sous l'ancien régime), de charges, d'augmentations, d'avanies et de son souverain mépris.
C'est justement à l'aube de rendre son tablier qu'il eut enfin un geste pour ce peuple qui ne fut jamais aussi peu souverain sous son règne. Responsable de tout, il lui fallait agir de manière spectaculaire, un peu à la manière de ces souverains qui avec l'onction du pape, partaient en croisade pour racheter leurs fautes et faire amende honorable. Une forme de rédemption avant que de tirer sa révérence.
L'idée de la croisade lui plaisait bien. Il s'était toujours vu en chevalier lavant plus blanc que blanc, parlant plus fort que fort, prétendant faire des miracles dans bien des domaines. Fort de sa foi inébranlable en sa puissance de séduction, son charisme démonique et son aura divine, il allait ouvrir les eaux de la mer afin qu'un peuple enthousiaste suive son miraculeux sillage.
Pour marquer les esprits, il se devait de lancer son opération d'un lieu empreint de ce pouvoir de résistance, voire de résilience qui fit la gloire de nombre des héritiers de la couronne. Un château donnant sur la mer ou bien mieux encore, une forteresse affrontant les flots serait un point de départ ô combien admirable.
Puisqu'une bonne croisade suppose de faire route vers l'est, sur la Méditerranée, le fort de Brégançon fut choisi après bien des tergiversations et de menus travaux. Ne manquait plus qu'à fixer une destination. Hélas, les troubles actuels à proximité de la Terre Sainte ne favorisaient pas sa quête du Graal. Il lui faudrait se satisfaire de ses eaux territoriales.
Un preux chevalier chevauche un fier destrier. Si se remettre en selle était bien son objectif pour tenter de finir honorablement son mandat, les caprices d'un cheval, ses ruades et ses hennissements n'étaient pas de nature à satisfaire ce cavalier émérite. Ce fut donc un scooter des mers qui eut sa préférence.
Il se caparaçonna à la manière d'un chevalier de l’apocalypse, bomba le torse, montra sa puissante musculature pour fendre les flots à vive allure sur cet instrument polluant et parfaitement inutile. Faute de heaume, il se munit de lunettes fumées et sur son engin pétaradant, traça enfin un sillage que les manants eussent pu suivre s'il entendait nous mener ailleurs qu'à la catastrophe.
La planète se meurt et ce factice chevalier de l'écologie pour son seul bon plaisir jouit d'un engin de pur loisir, paradigme de la stupidité des humains. La vertu de l'exemple n'est certes pas pour ce personnage qui entend laisser un désert derrière son passage.