Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
12 Août 2026
Elle n'est pas enragée.
/image%2F0994634%2F20260812%2Fob_46a100_v0.jpg)
En ce temps-là, la concorde semblait régner entre parpaillots et catholiques, sous le règne du bon roi Henri IV et de son ministre des finances, le brave Maximilien. La liberté de culte avait calmé les ardeurs des uns et des autres au point qu'un temple avait été consacré sur les rives de la Bionne et de l'Ivoirie, à quelques brassées de la Loire.
Monsieur Colas Vacher était voisin de ce temple inauguré à la Noël 1599. Le brave homme, n'avait cure des conflits religieux. Il fréquentait la paroisse catholique de Bionne par habitude sans montrer beaucoup de zèle à la chose. Les événements d'août 1572 étaient encore très frais dans son esprit. Il était jeune homme et avait assisté à distance il est vrai, aux massacres des protestants en Orléans. Il avait vu les corps jetés dans une Loire devenue rouge de sang. Depuis, en matière de religion, il préférait la modération et la discrétion à une pratique ostentatoire.
Colas avait la sagesse de ceux de son métier. Métayer, il entretenait quelques acres de culture et de prés et trente arpents de vigne, de ce bon vin de l'Orléanais. Ainsi, monsieur Vacher avait quelques vaches, dont une noiraude qui avait l'esprit vagabond, toujours prompte à se faire la belle, parce qu'elle pensait que plus loin, l'herbe était plus verte.
Cet esprit aventurier allait la faire rentrer dans l'Histoire à ses dépens. La pauvre bête, ignorait sans doute que toute grande bâtisse s'ouvrant sur une porte cochère n'était pas nécessairement une étable. Il est vrai que celle de Colas n'était ni vaste ni confortable et qu'elle avait tout intérêt à tenter sa chance en des lieux plus accueillants.
La noiraude, ce jour-là, avait profité d'une négligence de Colas pour se faire la belle, suivre la rive de l'Ivoirie pour aller goûter la quiétude de ce qu'elle prit pour une grange. Elle pénétra, vous l'avez compris dans le temple tout neuf dans lequel, présentement, des fidèles s'étaient réunis pour un office religieux.
Vous pouvez imaginer l'émoi de ces derniers alors que leur bon pasteur était en plein prêche. La couleur de la robe de la malheureuse vache ne joua pas en sa faveur. Elle ne pouvait être qu'un suppôt de Satan qu'il fallait châtier au plus vite. Non content de lui promettre les flammes de l'enfer, les protestants entendirent profiter de l'aubaine pour reconstituer la cène. La noiraude fut promptement abattue, dépecée, débitée et rôtie pour un festin digne de ce nom.
Colas pendant ce temps se mit en quête de sa vache et, attiré par les effluves du brasier ne tarda pas à déplorer le sort que les parpaillots avaient réservé à sa bête. Il en fut fort marri et alla se plaindre auprès du recteur de sa commune. L'affaire fit grand bruit et aurait pu rapidement rallumer les flammes d'une guerre de religion qui ne demandait qu'à reprendre de plus belle.
Sentant le danger poindre, ceux qui avaient agi à la légère en sacrifiant la pauvre bête, s'engagèrent à dédommager Colas Vacher qui de son côté se satisfit de cet accord qui le rétablissait dans ses droits. Il n'était pas mécontent du reste de s'être débarrassée d'une bête qui n'en faisait véritablement qu'à sa tête et qui avait tendance à le faire devenir chèvre.
L'histoire eut pu en rester là mais les langues vont bon train une fois que les gosiers ont été rassasiés. Dans le pays, une expression fit florès, manière un peu ironique de désigner les protestants sans user de termes péjoratifs. Les bons catholiques de l'endroit, avec un petit brin d'ironie disaient à propos d'un adepte de la foi réformée : « C'est un de ceux qui ont mangé la vache à Colas ! »
/image%2F0994634%2F20260812%2Fob_0a5b8a_v1.jpg)
Il y eut même quelques vers pour trinquer à leur santé :
Les huguenots
La corde, le bûcher, le fagot, la potence,
La flamme cauteleuse et le chanvre retors
Ont guetté, tour à tour, les os de son vieux corps
Que balafra la dague et coutura la lance ;
Et le voici, debout dans sa longue espérance ;
Avec l’âge qui vient il sent venir le port,
Car sa gorge a chanté au péril de la mort
Les Psaumes de David dans la langue de France.
Fidèle à l’âpre Dieu que l’on enseigne au prêche,
Un sourire d’orgueil crispe sa lèvre sèche
De huguenot têtu et de bon gentilhomme
Qui pouvait s’enrichir à la cour, s’il n’eût pas,
Par dégoût du fumier des étables de Rome,
Tiré le maigre pis de la Vache à Colas.
Henri de Régnier
(1864-1936)
Et même une chanson
Pour solennellement
Faire mes funérailles,
Je laisse entièrement
Mes boudins et tripailles
Au clergé de France
Dont on fait si grand cas
Pour avoir souvenance
De la vache à Colas.