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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

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La remise

Un lieu en partage.

 

 

Jean-Baptiste-Camille Corot

Il fallait alors prendre une imposante clef en fer forgée, plus longue que ma main, lourde assez pour ne jamais songer à la perdre. Puis, entre le lavoir et l'abreuvoir pour la foire aux bestiaux, elle trônait là, jouxtant une maisonnette totalement disproportionnée par rapport à l'imposante remise. C'était encore le contraste d'un habitat coloré pour lequel les habitants avaient fait assaut de fantaisie et la rigueur de sa façade.

C'est le vaste portail qui en imposait immédiatement avec son chapeau de tuiles. Pour y pénétrer, un portillon exigeait de lever les pieds et de baisser la tête. C'est dans sa serrure que se glissait l'énorme clef. L'intérieur était sombre, seule une lucarne éclairait la pièce latérale où était rangée une magnifique vieille motocyclette Peugeot 175 centimètres cubes avec ses deux selles imposantes et la rutilance de ses chromes. Il y avait aussi la mobylette paternelle, une Helyett, marque qui fit la fierté et la gloire de la ville.

Pour y voir un peu plus clair, il convenait d'ouvrir les deux battants d'un portail en bois massif démesurément haut. Un lourd crochet métallique l'obturait qu'il me fallait défaire en le laissant tomber contre le mur. Immédiatement la clarté envahissait ce vaste espace qui en imposait immédiatement par la magnificence d'une charpente qui avait sans doute traversé les siècles. Ouvragée, elle était d'une beauté à couper le souffle tant par sa taille que par l’enchevêtrement des poutres qui pointaient vers le ciel.

Tant de beauté pour y ranger une caravane, une voiture soigneusement recouverte d'une bâche, un établi de quelques outils et l'espace dédié à ce qui était nécessaire pour la boutique des parents : des ballots de laine et de crin végétal, du coutil, des paquets de ressorts et la grande remorque à bras qui permettait de porter sommiers et matelas refaits à neuf chez les clients du bourg.

Je n'étais pas peu fier de mener cette grande remorque juchée sur des pneus qui eussent pu convenir à une automobile, jusqu'à la boutique des parents. J'étais surtout émerveillé par cette remise, sa grâce, sa légèreté et à la fois sa hauteur de cathédrale. C'est du moins ainsi que je la voyais avec mes yeux d'enfants

Adolescent, je ne cessais d'imaginer tout ce que nous pourrions en faire si par miracle elle nous avait appartenu. Des soirées mémorables, des boums dantesques, des fêtes inoubliables. Plus tard, je rêvais de la transformer en salle de spectacle, en théâtre en faisant fi naturellement des règles de sécurité. Hélas, les propriétaires ne percevaient sans doute pas comme moi, le joyau qui était dans leurs main …

Les années ont passé. Il y a fort longtemps que j'ai quitté mon village d'en-France mais je ne manque jamais de passer devant la remise. Le portail en a été changé, il a même subi une couche de peinture beige qui lui ôte son mystère et son charme. La remise demeure fermée, je n'ai jamais eu l'occasion de revoir l'intérieur et cette charpente qui m'incitait à l'imaginaire.

Je ne peux me départir de ce souvenir. Est-il magnifié par le temps ? La nostalgie lui a-t-elle conféré une dimension excessive, un charme qui n'était pas le sien ? Je ne peux le croire tant est présent en moi l'image de ce lieu monumental car c'est ainsi que je veux encore l'imaginer. Je repasserai encore et encore devant cette remise, espérant qu'une heureuse coïncidence me permette enfin de pouvoir une fois encore pénétrer en son sein.

Il a fallu un exercice d'évocation mentale lors d'un atelier Conte pour que j'éprouve le besoin de coucher sur le papier ce souvenir. Je n'avais pas réussi à le restituer de manière satisfaisante. Je m'aperçois qu'une fois encore, j'échoue à lui redonner sa majesté, celle qui restera à jamais gravée dans ma mémoire. Il n'est d'ailleurs pas question de remiser ce souvenir c'est bien pourquoi je vous en fait complaisamment partage d'autant que ce lieu est classé sans que nul ne songe à le mettre en lumière ni que je puisse vous en proposer un cliché.

 

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