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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

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La légende d'Antioche.

Du filet au harpon.

 

 

Au nord de l’île d'Oléron se dresse une zone tourmentée aux récifs redoutables contre lesquels se sont déchirés nombre de bateaux qui avaient cédé aux lanternes des naufrageurs de l'endroit. Durant toutes les époques, pour les riverains des côtes piégeuses battues par les vagues, la tentation d'envoyer à la mort des marins transportant des richesses qui faisaient défaut sur leurs terres, entraîna bien des crimes détestables mais ô combien profitables.

 

Le pertuis d'Antioche à deux pas du village de Chaucrin avec sa pointe rocheuse redoutable poussa les îliens à mettre en place un piège assez différent des feux trompeurs qu'allumaient les autres naufrageurs de nos côtes. La réputation de leur Île ne permettait pas de laisser croire à un simple phare invitant à l'accostage, il fallait tromper les navigateurs de manière plus convaincante.

 

C'est ainsi qu'ils attachaient au cou de nombreux ânes des lanternes tout en demandant à ses braves bêtes d'aller et venir afin de faire penser à l'activité que peut engendrer un port. Pris par cette illusion, des navires s'approchaient alors des terribles dents acérées des rochers de la pointe avant que de périr dans les flots, laissant leur cargaison venir s'échouer au profit de leurs assassins.

 

La réputation de l'endroit n'était hélas plus à faire et comme bien souvent dans pareil cas, des légendes naissent, pour sans doute dédouaner les riverains de leur responsabilité. On prétendait dans le pays que des sirènes hantaient les eaux et que c'était sans doute leurs chants envoûtants qui entraînaient les malheureux vers leur futur trépas.

 

Simon, marin pêcheur de Chassiron se moquait bien de telles sornettes. Lui n'était pas de ces pirates terrestres qui tiraient leur subsistance de ces odieux crimes. Courageux en diable, adroit navigateur, il s'était fait pêcheur de crustacés dans ces eaux agitées et dangereuses. Son savoir-faire et son courage lui permettant de faire bonne pêche pour vivre convenablement de son rude métier. C'était là sa fierté et son honneur.

 

Simon n'avait cependant pas trouvé épouse par le simple fait que la perspective de se retrouver veuve bien trop tôt avait dissuadé les filles du pays. Il est vrai que ce péril était hélas, souvent le lot des femmes de pêcheur. Quoique bien fait de sa personne, il lui fallait accepter son sort ou bien quitter sa chère île pour courir sa chance et le guilledou sur le continent. Et pour lui, cette perspective était totalement exclue.

 

C'est une nuit de tempête plus forte encore que toutes celles qu'il avait connues, qu'il partit malgré tout affronter les flots en colère. Il avait le pressentiment que la pêche serait exceptionnelle dans de telles conditions tandis que la maîtrise de son bateau, lui permettrait de sortir indemne de cet effroyable enfer maritime. Il était là dans son frêle esquif seul au milieu des creux et des coups de vent quand il aperçut sur la côte le bal des lanternes. Les gens du pays profitaient de l'aubaine météorologique pour chaucriner c'est à dire mettre en branle leurs mortelles lanternes. Lui haussa les épaules et se mit en demeure de lancer ses filets, sans mettre en péril la moindre âme même si ce fut au détriment des crabes et des homards.

 

Il avait bien raison d'agir ainsi car en remontant un filet, il sentit une prise exceptionnelle. Jamais il n'avait ressenti une telle résistance ni perçu une prise aussi grosse. Il banda ses muscles pour parvenir à ses fins et sortit enfin le plus merveilleux trophée dont un pécheur côtier ne puisse rêver. Une merveilleuse sirène était là devant lui, aimable et souriante en dépit de la manière fort peu cavalière qu'il avait eu pour l'attirer dans ses bras. La belle ne semblait pas fâchée de l’aventure, comme si elle s'était volontairement jetée dans les rets de ce charmant matelot. Les manières de Simon pour la libérer et l’accueillir sur son bateau lui donnaient raison.

 

La belle sirène de lui avouer que depuis longtemps elle avait remarqué son adresse, son courage et sa bonne mine. Elle avait sollicité Poséidon afin de pouvoir se libérer de sa condition de sirène afin de pouvoir épouser le gentil pêcheur. Simon fou de joie se précipita vers elle pour déposer un doux baiser sur ses lèvres. Dans l'instant la jeune femme cessa d'être sirène pour devenir la plus charmante des femmes.

 

Dans le chaos de la tempête et les mauvaises actions des naufrageurs, Simon n'eut aucun mal à prétendre avoir repêché une naufragée dans les flots ? Devant la beauté mystérieuse de la dame, nul ne s'étonna de l'empressement du pêcheur à épouser la superbe créature. Le mariage eut lieu dans une étrange ambiance. Il est vrai que pour nombre des participants, la présence de la jeune femme les renvoyait à leur responsabilité quand il posait des lanternes sur le cou de leurs ânes.

 

Nul ne s'offusqua donc que les festivités prirent fin avant le coucher du soleil et tandis que Simon et sa belle Mélusine s'isolaient dans leur maisonnette, les autres, l'âme chafouine, s'en étaient allés sans demander leur reste ni respecter les habituels rituels liés aux épousailles.

 

La vie reprit son cours, Simon ses pêches, Mélusine intégra tant bien que mal la communauté villageoise sans pour autant se lier d'amitié avec quiconque. Le jeune couple vivant à l'écart de tous, les hommes jalousant le pêcheur pour ce trophée admirable, les femmes voyant dans la beauté de la rescapée une insulte à leur apparence. Il faut avouer que cet ostracisme au lieu de contrarier nos deux tourtereaux était de nature à favoriser leurs effusions.

 

Le temps passa, ils vécurent heureux sans pour autant célébrer leurs ébats par la naissance d'un enfant. Dans pareil cas, les mauvaises langues se faisaient du reste un devoir de pimenter ce constat de propos désobligeants à l'encontre de l'un ou de l'autre, ce dont n'avaient cure ces deux-là. Ils vivaient désormais totalement en marge des autres.

 

Une nuit de tempête, on vint pourtant toquer à la porte de Simon. Il y avait eu un naufrage qui n'avait pas été provoqué puisqu'il s'agissait de marins du pays. Il fallait que Simon et son embarcation se portent à leur secours tant sa science de la navigation était réputée. Le pêcheur se mit sans plus tarder en route pour jouer le bon samaritain des flots.

 

Dans une mer déchaînée, parmi les éclairs, les coups de vent, les vagues et les paquets de mer, Simon fendait des flots en furie, tentant de percevoir un signe de vie. À bout de force sans doute, épuisé par une nuit de lutte contre les éléments, il aperçut ce qu'il prit pour un monstre marin, s'approcher dangereusement d'un marin miraculeusement rescapé dans cet effroyable tourment. Il s'empara d'un trident pour frapper la bête avant que d'extirper de l'eau le miraculé.

 

Simon fut fêté comme un héros au village puis s'en retourna chez lui. C'est en entrant dans sa demeure qu'il découvrir Mélusine couverte de sang, porteuse d'une méchante plaie au flanc. La jeune femme, sans le moindre reproche lui avoua que Poséidon qui avait consenti à sa requête avait cependant émis une condition. Lors des grands périls, elle retrouverait sa condition de sirène pour porter secours aux malheureux. Elle n'en avait jamais rien dit à son cher époux.

 

La pauvrette rendit son dernier souffle dans les bras d'un Simon éploré qui ne tarda pas à la rejoindre dans l'autre monde tant le cœur l'avait lâché. Ils furent retrouvés, tous deux enlacés pour l'éternité. On les porta ainsi en terre sans même une cérémonie. Il flottait toujours autour de ce couple des rumeurs qui se passaient de célébration chrétienne.

 

Le temps passa, la légende ne fit que gonfler dans la pointe nord de l’île d'Oléron. Il se trouva un jour un visiteur continental qui entendit crever la rumeur en demandant l'exhumation des deux amoureux. L'homme était un savant réputé, il obtint cette autorisation et procéda à cette effraction scandaleuse. On se signait beaucoup autour des fossoyeurs qui n'en menaient pas large.

 

Leur travail accompli, le savant se retrouva seul. Tous les gens du pays avaient préféré ne pas assister à l’ouverture de ce cercueil double dans lequel Simon et Mélusine avaient été ensevelis. L'homme y jeta un regard, ferma bien vite le cercueil et s'enfuit en courant. On referma le tombeau et les spéculations allèrent grand train. Nul ne saura jamais la vérité mais il se dit qu'avant de quitter l'île et ayant perdu la raison, l'homme ne cessait de dire « Pourquoi diable ont-ils offert une sépulture à deux squelettes de dauphins ?» Il ne tarda pas à être interné.

 

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