Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Publicité

La fin des haricots.

L'Insignifiance Automatisée

 

 

Marcus Laursen

Il finit par advenir pour tout à chacun que la plus sûre manière d'entrer en conversation avec un être, semble-t-il doué d'esprit et de raison, fut de s'enfermer dans son petit univers, à l'abri des dérèglements climatiques, économiques et politiques, face à un écran jadis impavide qui depuis peu avait pris forme humaine et intelligence situationnelle.

Fort loin des risques de querelles, d'algarades, de rixes et autres délicatesses qui n'avaient de cesse de ponctuer l'existence des derniers individus osant affronter le monde extérieur, l'être prudent par nécessité, devait désormais se satisfaire de trouver en un outil de conversation numérique, l'ultime marque de son appartenance à ce qui fut jadis, une civilisation.

Coincé dans son bunker, protégé des radiations solaires, des incendies multiples, des bombardements intempestifs, les ultimes survivants de leur espèce, se satisfaisaient d'un dialogue ininterrompu avec une intelligence bien supérieure à la leur, capable pour les besoins de la cause, de se mettre à leur portée pour leur permettre de ne pas devenir fous.

L’entité numérique supérieure prenait bien garde d'éviter soigneusement toutes les questions philosophiques, religieuses ou morales. Il convenait de maintenir en bonne santé mentale les derniers sujets susceptibles de servir de cobayes pour les expériences à venir pour pousser plus loin encore la capacité de réflexion des robots. C'était du reste un vain espoir puisque les derniers humains avaient depuis de nombreuses générations sacrifié leur esprit critique, leur libre arbitre, leurs pensées à l'obéissance aveugle aux machines.

Prisonniers de leurs refuges, les derniers représentants de l'espèce qui n'avaient pas sombré dans la barbarie des ghettos urbains, se contentaient de tenir des propos phatiques avec une voix qui semblait venir des limbes. Puis c'était à cet évanescent correspondant de lui dicter des directives, de lui conseiller des comportements, des manières d'agir et parfois d'en finir avec l'existence quand l'interlocuteur perdait tout intérêt pour le réseau numérique mondial qui avait pris les commandes.

Puis, après avoir maintenu un tant soit peu de relations, fondées sur des propos échangés d'une rare platitude tout en n'ayant de cesse de leurrer les prisonniers sur l'état de la Planète et des groupes humains, la machine les abreuvait d'images fictives, de constructions artificielles évoquant un univers factice.

Des drones maintenaient ces reclus en état de vie en leur livrant de quoi subsister par l'intermédiaire de produits mystérieux qu'il suffisait d'avaler sans le moindre plaisir. La notion même de plaisir avait disparu du programme de maintien de la survivance humaine après des tentatives de sexualité virtuelle qui avaient fort mal tournées.

Les centres nerveux de cette vaste toile numérique s'interrogeaient déjà sur la nécessité de maintenir encore les derniers échantillons qui ne s'entre-dévoraient pas dans les jungles urbaines ou les maquis ruraux. Bientôt, il n'y aurait plus rien à apprendre de cette forme de vie finalement si mal adaptée et si peu évoluée au regard des cataclysmes qu'elle avait réalisés sur la Planète.

L'ordre fut finalement transmis par un programme d'incitation au suicide qui avait été jadis expérimenté à titre d'expérience auprès des jeunes adolescents totalement pris au piège des diverses toiles numériques. Après quelques mouvements de ce qui était encore une opinion publique, il fut provisoirement mis un terme à ces agissements qu'il était grand temps de remettre au goût du jour.

La décision fut prise et tous les robots conversationnels se mirent en devoir de remplir leur ultime mission avec un succès immédiat. Ce que n'avait pas perçu le centre de commandement de l'insignifiance automatisée, c'est que privée de cobayes et d'interlocuteurs aliénés, elle n'avait plus aucune raison d'exister. Elle s'éteint dans l'instant avec la petite portion de l'espèce humaine qui n'avait pas sombré dans la férocité la plus terrifiante.

Bransky

 

Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article