Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
23 Août 2026
Un successeur dans les clous.
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Madame Céline, maîtresse femme, comme on aime à dire dans le quartier, après une longue vie consacrée à son commerce, entend céder son pas de porte, selon l'expression consacrée dans l'univers commercial. Personnage truculent de la vie locale, la dame avait une manière très personnelle d'envisager les choses, les situations, les conversations, prenant souvent ses visiteurs, ses clients et ses fournisseurs au mot.
Lorsqu'elle fit venir un notaire pour estimer la valeur marchande de son affaire et qu'il usa du vocable en question, la brave Céline s'indigna qu'on lui dise que son estaminet n'avait pas de porte. Toute sa vie, elle s'était fait un devoir de recevoir aimablement ses clients, de rester d'humeur égale même quand ceux qui avaient trop bu tenaient des propos douteux. Elle s'était fait une gloire de n'avoir jamais prié quiconque de prendre la porte. Alors que ce monsieur prétende que cette dernière lui fasse défaut…
On se gaussa de la confusion dans le pays quand l'histoire ne tarda pas à passer de bouche à oreille. Pourtant ce n'était que le début d'une grande farce provoquée par la manie de l'étonnante cafetière de prendre au pied de la lettre tout ce qu'on pouvait lui dire. Ses clients en avaient maintes fois abusé lorsqu'ils lui demandaient un doigt de Porto, une nouvelle tournée, un petit noir ou un petit blanc, un rouge qui tâche, un perroquet, une rincette… À chaque fois la patronne leur sortait une astuce de son cru pour répondre à la lettre à la demande.
C'est ainsi que nul ne fut surpris, en apprenant qu'elle entendait passer la main des péripéties qui accompagnèrent cette démarche qui chez une tout autre personne, n'aurait pas provoqué un afflux de client lors de la venue d'un éventuel acquéreur. La rumeur se chargeant dans le petit village de faire circuler à chaque fois l'information. Le premier candidat paya à ses dépens la déplorable tournure d'esprit de la dame. Le pauvre homme était manchot après un accident professionnel ce qui du reste expliquait son désir de reconversion. Céline se refusa catégoriquement à passer la main avec celui qui n'en crut pas ses oreilles et en fut même blessé.
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C'est à croire que l'agent immobilier le fit express. Le second à venir s'enquérir de l'éventuelle succession fut un autre accidenté de la vie ayant perdu une jambe dans un accident de circulation. Le malheureux, lors de la discussion commerciale qu'il engagea avec la tenancière se dit tout disposé à prendre le relais au pied levé sans attendre la signature du contrat. Ce fut une erreur fatale alors qu'il dut prendre sa jambe à son cou.
Le vendeur de l'agence avait observé ce qui se tramait derrière son dos. Au lieu de s'en offusquer, il constata que l'affluence dans le café lors de ses visites serait de nature à augmenter le chiffre d'affaires et en voie de conséquence à accroître le prix de cessation du pas de porte. Il en joua avec un malin plaisir, choisissant les postulants et sa manière de s'exprimer pour faite monter les enchères. L'homme était habile en affaire tout comme dans l'art de manier la langue française…
Narquois, lorsqu'il eut un nouveau client, devant une madame Céline l'oreille aux aguets, il déclara que la bistrotière entendait passer le relais dans les plus brefs délais, ce qui n'était pas tout à fait exact du reste. La dame réagit comme il s'y attendait pour son établissement qui se nommait justement le Relais de la Poste. Elle prit la mouche même si ce n'était pas celle du coche et mit sur le champ fin à la visite dans l'hilarité de toute sa large clientèle.
Profitant de l'aubaine, la fois suivante, le courtier accompagnait un acheteur potentiel dont la trogne ne laissait aucun doute sur sa connaissance intime de la profession de tenancier de débit de boisson. Il arborait un splendide rhinophyma : une formidable turgescence nasale qui ne trompait personne sur les penchants du personnage. Quand plein de malice, le vendeur dit à Céline : « Ce monsieur prendra votre suite, les doigts dans le nez ! » ce fut immédiatement la fin de la visite dans un immense éclat de rire.
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La fois suivante, un opticien avait envie de se convertir tout en restant dans le verre. Il désirait profiter d'une relation plus suivie, plus authentique, selon lui, avec ses futurs clients. Le vendeur se frottait les mains, il avait préparé une réplique dont il subodorait qu'elle provoquerait la réaction attendue de la dame Céline. Après des discussions prometteuses entre la vendeuse et son éventuel acheteur, il déclara, l'air patelin : « Chère Céline, cette fois, voilà un candidat qui n'a pas les yeux plus grands que le ventre ! » L'homme avait une belle bedaine ce qui sonna le glas de la visite.
Remettant sans cesse son ouvrage dans un bistrot qui désormais ne désemplissait pas, la visite suivante ne dérogea pas à la tradition. L'acheteur, quoique ne disposant d'aucun signe distinctif notable, fut présenté de manière dithyrambique par un agent qui n'y allait pas par le dos de la cuillère. Il en faisait trop pour amuser la galerie et préparer la réplique qui allait provoquer la méfiance de dame Céline. Ce coup-ci, le sourire aux lèvres, il déclara : « Madame, voilà un repreneur qui a les dents longues et de grandes ambitions pour votre établissement ! ». Comment la vendeuse prit la remarque, nul ne le sait, mais ce fut la fin de non-recevoir habituelle.
Le prochain sur la liste avait le profil de l'emploi, du moins il présentait la particularité qui allait provoquer la fin attendue par toute la très nombreuse clientèle, toujours assidue lors des visites. Cette fois, dans la salle, chacun y était allé de sa prévision puisque le potentiel acheteur était un remarquable chauve, au crâne brillant comme une boule de billard. Quand dans la conversation le courtier déclara innocemment : « Madame Céline, vos exigences cette fois, sont un peu tirées par les cheveux ! », on vit des clients du bar se taper dans les mains tandis que la patronne renvoyait le malheureux candidat.
La plaisanterie se poursuivit encore avec un candidat à la reprise muni de deux appareils auditifs qui faisait souvent répéter la vendeuse. Quand l'agent immobilier pria Céline de ne pas faire la sourde oreille aux remarques de son acheteur, la salle éclata de rire et la bistrotière mit fin à la rencontre. La fois suivante, l’acquéreur putatif semblait venir d'un autre monde que celui des habitués d'un débit de boisson. Hautain, l'homme avait les lèvres pincées ce dont profita l'avisé professionnel qui conseilla la tenancière de ne pas faire la fine bouche. Vous devenez aisément comment s'acheva la rencontre.
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Toutes les bonnes choses doivent avoir une fin et c'est justement ce qu'on nomme dans la profession un coup de maître qui acheva cette transaction qui n'en finissait pas. Le courtier avait un client prometteur, un homme arrivé en état avancé d'ébriété, un gage de dépôt de bilan dans la profession. En dépit de cette situation des plus préoccupantes, il s'établit entre Céline et l'homme à la gueule de bois une sympathie spontanée. L'accord fut conclu au grand étonnement de la clientèle qui s'attendait à une saillie pas piquée des vers de la part du courtier.
Celui-ci, au moment de la conclusion favorable de la visite tenta bien son va-tout en disant à la cafetière : « Vous avez bien gardé une poire pour la soif ! ». Il y eut un long silence jusqu'à ce que la dame aille dans sa réserve et en revienne avec une dame Jeanne de Poire d'Olivet. En multipliant les clins d'œil, elle offrit une tournée générale à sa clientèle et leur disant : « J'ai trouvé la bonne poire ! ».
La vente eut lieu à un prix qui avait pris de l'ampleur au fil de cette histoire. Céline abandonna son bar sans regret et son successeur prit la suite pour boire rapidement le fond. Si les rieurs avaient trouvé l'aventure plaisante, ils déchantèrent quand leur cher bistrot baissa son rideau de fer après la faillite monumentale ponctuée par la mise en bière du tenancier.
Céline avait trouvé un repreneur qui était dans les clous, de ceux dont on construit des cercueils surtout quand ils sont en robinier, un bois qui n'est pas verni.
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