Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
29 Août 2026
La fulgurante ascension d'un marginal.
Jusqu'alors, ce brave garçon que ses parents avaient affublé d'un prénom lourd à porter, Baudouin, menait une vie misérable entre petits boulots et longues périodes sans travail. Il se contentait de survivre, tirant le diable par la queue et usant de bien des artifices pour se maintenir à flot. Il maudissait les siens qui lui avaient collé dans les pattes ce patronyme qui signifie : « Ami audacieux » et qui fut porté par cinq rois de Jérusalem, deux empereurs d'Orient et le roi des Belges. Est-ce ce dernier qui provoquait ainsi lazzis et moqueries ? Il n'en savait rien.
Comme nombre de marginaux, Baudouin n'accordait guère d'importance à son apparence, il était vêtu de bric et de broc, trouvant dans les solderies ou bien les vides greniers de quoi de saper sans jouer les élégants. Dernière son dos, de bons camarades qui l'avaient fréquenté jadis au Lycée, l'avaient habillé pour l'hiver en le gratifiant d'un sobriquet qui lui allait comme un gant : « L'As de Pique ! ».
Quand le malheureux eut connaissance de cette perfidie, il en fut tout chiffonné. Voilà bien la perfidie de ceux que la destinée a préservé. Il leur en voulait, serrait les dents et gardait la tête haute quand il les entendait l'interpeller ainsi. Certes il était mal fagoté mais était-ce véritablement de sa faute ? Aucun de ses braves tourmenteurs ne songera d'ailleurs jamais à lui confier des vêtements usagers certes mais plus présentables que ceux qu'il dégotait au hasard de ses découvertes.
Les gens sont aussi méchants que mesquins, Baudouin allait traîner sa misère toute son existence quand une bonne fée se pencha sur sa vêture. Alors qu’au bout du rouleau, il fouillait dans un tas de fringues qui traînaient sur un trottoir, elle lui glissa dans l'oreille : « C'est là que tu tiens te revanche ! ». Puis elle disparut comme elle était venue, laissant derrière elle un étrange parfum.
Le grand souci avec les fées tout comme avec les anges gardiens et les mages, c'est qu'ils usent souvent d'un langage qui n'est guère explicite. C'est à l'humain de tirer les fils de l'énigmatique message, d'en refaire la maille pour découvrir ce qui se cachait derrière la doublure. C'est ce qui fit Baudouin dans sa grande sagacité d'autant que le hasard ou était-ce encore la fée, lui vinrent en aide.
À ses pieds, dans le fatras de frusques, un dépliant publicitaire annonçait une manifestation dans la région de Saumur. De curieux personnages proposaient de parcourir les magnifiques paysages de la Loire sur des vélos anciens, affublés de tenues de l'époque. Ils usaient d'un vocable qui le laissa pantois : « Vintage ! », mais il tenait là matière à constituer un écheveau sur son rouet à pédale.
Il arriva sur le point de départ de la randonnée avec son attirail, un tas de frusques et une tenue des plus hétéroclites. Son allure tout comme son installation attirèrent ceux qui n'avaient pas tout à fait fignolé leur panoplie avant de se lancer dans l'aventure. Il est vrai que lors de tels rassemblements, l'effet boule de neige pousse chacun à faire assaut d'élégance (si l'on peut ici user de ce terme).
Baudouin venait de trouver le filon. Il fit ce matin-là une belle recette mais plus encore, il venait de trouver sa vocation. Il ne tarda pas à monter son premier magasin, les centres villes de nos cités sont devenus des déserts, les boutiques fermant les unes après les autres par la faute des centres commerciaux, montés en périphéries à l'initiative d'élus qui ne voient jamais plus loin que le bout de leurs intérêts immédiats.
Il trouva ce qu'on nomme désormais une boutique éphémère qu'il nomma : « À l'As de Pique ! » dans la grande cité qui l'avait vu grandir. Ce fut un succès et chose plus étonnante encore, ses premiers clients furent les railleurs d'hier, qui venaient de découvrir que la mode était désormais aux vêtements usagers, démodés, incertains. Le vendeur ne leur fit d'ailleurs aucun cadeau, ayant compris que le prix était en ce domaine un argument de vente. Plus c'est cher, mieux c’est dans l'univers de ces noctambules évaporés.
Bien vite, d'autres enseignes fleurirent dans le pays. Bien conseillé par un ancien collègue de galère qui avait suivi un cursus d'économie et de planification, il créa une franchise. Les deux associés prirent bien garde de ne confier les clefs des nouvelles boutiques qu'à des marginaux qui avaient connu la même déchéance.
C'est ainsi que se monta une sorte de confrérie de Robins des Bois des temps modernes. Pour détrousser la bourse des bourgeois, ils se contentaient de les habiller de pied en cape à des prix prohibitifs dans la plus totale légalité. Ils s'associèrent avec les compagnons d’Emmaüs qui leur refilaient la matière première. La Star Up « À l'As de Pique ! » se montrant très généreuse avec leurs amis chiffonniers.
Baudouin et ses amis n'étaient pas naïfs. Ils savaient que tout ceci n'était qu'un effet de mode, qu'il fallait exploiter le filon tant que les gogos se laisseraient plumer. Ensuite, il leur suffirait de changer de produit et de concept. L'époque n'est pas avare de combines foireuses qui permettent de gruger les imbéciles. Le pli étant pris, l'argent allant à l'argent, Baudouin fit une ascension fulgurante dans la société mais garda toujours sa curieuse manière de s'habiller.
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