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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

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Un phénomène à fleur de peau

Des dessins sans dessein.

 

 

Le corps totalement vierge de tout signe ésotérique, non content de me sentir exclu de la marche folle d'un temps dément, je viens ajouter ma petite touche personnelle qui fera tache dans la grande exposition corporelle à laquelle se livrent mes contemporains. Quoique écrit à l'encre de Chine ce présent billet n'a nulle prétention à venir se glisser sous ma peau de vieux ronchon.

Je suis né en une époque lointaine où le corps avait la pudeur à fleur de peau. Personne n'aurait songé alors à s'exposer aux yeux de tous, à se dénuder pour le plaisir de mettre en évidence formes et particularités, postures et singularité. Il fallut attendre les années de la fin de l'adolescence pour voir surgir deux illustrations assez différentes l'une de l'autre sur les avants bras de camarades. Le premier s'était engagé dans les commandos parachutistes tandis que le second entrait quant à lui dans la délinquance et son cortège carcéral.

Tous deux avaient une preuve tangible de leur parcours avec une illustration qui ne laissait aucun doute sur leur état d'esprit. Ils constituèrent pour moi mes deux premiers tatoués. Ils rejoignirent bien vite Jean Gabin, le fameux tatoué de Denys De la Patelière. Louis de Funès, marchand d'art avait eu vent qu'un quidam s'était fait tatouer dans le dos une œuvre de Modigliani (excusez du peu). Un bon nanar pour un sujet qui à l'époque sortait de l'ordinaire.

Le film du reste connut bien des vicissitudes. Alphonse Boudard qui a grandi en forêt d'Orléans, participé à la Résistance où il se montra héroïque avant de tomber lui aussi en délinquance et de goûter à la prison en connaissait donc un rayon sur les signes distinctifs que s'octroyaient les marlous. Pourtant il renonça à coucher sur le papier un scénario crédible.

Le réalisateur entama le tournage sans véritable histoire. Le film fut ainsi conçu au jour le jour, sans véritable ligne directrice. Malgré tout ce fut un véritable succès en 1968, année où les esprits s'échauffèrent singulièrement. Si j'évoque cette histoire c'est que depuis quelques années, des tatouages surgissent au gré des rencontres, des histoires personnelles, des coups de cœur et des caprices pour des individus sur lesquels des tatouages s'accumulent sans idée directive, sans logique et surtout sans cohérence esthétique.

Nous sommes loin dans ce capharnaüm graphique de la cohérence des symboles tribaux que je vis par la suite sur les corps musclés des joueurs de rugby venus des Îles du Pacifique. J'eus le bonheur d'en entraîner quelques-uns et de pouvoir admirer des dessins qui pour eux étaient porteurs de significations ancestrales. Puis, ils furent bien vite imités par des jeunes gens qui n'y voyaient qu'une manière de se démarquer sans donner le moindre sens à leur illustration.

Ce fut alors une véritable frénésie de tatouages. Hommes, femmes, enfants, vieilles personnes, vedettes du sport, inconnus et célébrités se lancèrent dans cette pratique, multipliant les représentations, augmentant à qui mieux mieux les surfaces à couvrir, passant du coq à l'âne, du cœur à la flèche dans une accumulation qui me laissait pantois.

Les officines spécialisées se multiplièrent avec, cerise sur le pinceau, des vitrines ouvertes sur la rue afin de réaliser à la vue des passants, ce magnifique dessin qui fera la gloire de son propriétaire. L'impudeur se mêlant à l’exhibitionnisme, nous entrions dans une nouvelle ère, celle du corps en pâture.

Pour pousser le bouchon plus loin encore, la pratique fut associée à un ferraillage du corps en mains endroits, une forme de marquage comme cela se faisait jadis dans les troupeaux qu'ils fussent de bovins ou d'humains serviles La multitude était désormais conditionnée et pouvait joyeusement basculer dans sa prochaine aliénation.

Bien peu dans ces adeptes du tatouage savent encore que des humains furent ainsi marqués de quelques chiffres d'infamie et de douleur. L'inculture et le manque de repères valent bien de tenter de se distinguer des autres autrement que par la pensée et l'intelligence.

 

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