Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
20 Juillet 2026
Et pourtant il a droit au chapitre
Sur un marché forain d'une charmante cité balnéaire, à l'heure où les derniers noctambules songent à aller cuver leurs excédents de bière, tandis que les commerçants des halles s'affairent pour recevoir leurs premiers clients bien avant le coup de feu de dix heures, le marché hebdomadaire dresse ses stands.
C'est un curieux spectacle que cet ensemble parfaitement hétéroclite qui interroge l'observateur attentif. Comment certains marchands peuvent-ils se lancer dans l'aventure commerciale, espérant sans doute en tirer un revenu suffisant, avec des propositions si spécifiques et de peu de nécessité, tandis que d'autres donnent carrément dans le toc, le tape à l'œil pour gogos, le superfétatoire qui tentera les enfants.
Les marchands de bijoux fantaisies ont envahi définitivement les foires, les fêtes thématiques, les marchés et les galeries marchandes. C'est à se demander comment faire son trou quand on vend des boucles d'oreilles ou s'il est préférable de passer la main avec les bracelets, le tout avec la suspicion sur l'aspect véritablement artisanal de la camelote.
Le saucisson aux mille et une saveurs persiste et sue en période estivale. Il se prétend issu d'une région à l'accent rural et d'élevages conformes aux exigences d'un client à qui on ne la fait pas pour au bout du compte faire sa mauvaise tête de cochon au soleil. Un étal à éviter dans un souci sanitaire. Les métiers de bouche tirent malgré tout leur épingle du jeu pourvu qu'un drapeau Breton, Occitan ou d'une autre de nos Provinces d'antan ne vienne leurrer le consommateur.
Sur cette façade ouest, la galette ou la crêpe ont le vent en poupe en dépit des températures. Il est vrai que le chocolat fond de lui-même, que le beurre prend vite la tangente et que le sucre a des envies de caramel d'autant que les marais salants sont à deux pas. Voilà le dernier rempart contre la multiplication des pizzas qu'on met véritablement à toutes les sauces.
Pour le reste, la fringue plonge dans le pathétique, le mauvais goût et les impressions qui interrogent sur ce qui peut provoquer l'achat. Les textes sortent sans doute de l'Académie des Bidochon en goguette et font la promotion de l'esprit le plus franchouillard qui soit. Le tiers monde s'est donné la main pour fabriquer à bas coût ce plus merveilleux échantillon des aphorismes du futile et du dérisoire.
D'autres se proposent d'acheter des instruments de musique ancien, de vendre des lunettes en bois, des savons ou des bougies artisanaux, de proposer des romans en auto-édition, de vous essuyer avec des draps de bain qui ne manqueront pas de vous signaler pour votre sens de l'esthétique. Seuls nos amis africains et leurs productions suspectes ont disparu de la circulation.
Sur le marché que j'ai arpenté, comme bien souvent je m'arrête chez un bouquiniste. Le jeune homme installe encore son étal lorsque je lui demande si par hasard il n'a pas un livre de Julien Gracq. Sans hésiter une seule seconde, il se dirige vers ce petit trésor. Nous entamons la conversation, il me raconte sa passion du livre, son activité qui lui fait découvrir chaque jour un nouveau marché, lui qui sillonne le pays dans sa camionnette dans laquelle il dort.
Je lui demande si la nuit ne fut pas trop bruyante après le match victorieux de l'équipe nationale lors de la Coupe du monde. Il me répond : « Quelle coupe du monde ? ». Ainsi donc j'étais tombé sur un jeune homme hors du temps et du matraquage médiatique qui ignorait l’événement majeur qui focalise toutes les préoccupations à l'échelle de la planète.
Je m'empressais de lui acheter d'autres ouvrages. Je pourrai me vanter d'avoir acquis ces livres auprès d'un extra-terrestre, d'un petit Prince égaré dans sa galaxie de bouquins. Au lieu de lui dessiner un mouton noir, je lui ai raconté une histoire...