Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
2 Juillet 2026
Quand le tissu social et la syntaxe ne sont plus conjonctifs.
Jadis, les braves gens prétendaient, à juste titre du reste, que pour faire une omelette, il est indispensable de casser des œufs. C'était une formule que nous aimions à qualifier sous le vocable de bon sens. Depuis, si dans les cuisines le batteur électrique a supplanté le fouet, celui-ci semble revenir au premier plan quand nombre de concitoyens entendent casser ou bien chasser ceux qu'ils désignent par une formule : « eux, les autres ! » qui n'a rien d'amène.
Jusqu'alors, dans la manière bien de chez nous de parler, ces autres avaient une relative bonne place quand les idiomes se souciant peu de la grammaire, aimaient à employer cet adjectif à la manière d'un pronom personnel, le déclinant de trois façons, aussi plaisantes les unes que les autres !
En premier lieu ce « Nous autres ! » fleurait bon l'appartenance consentie et revendiquée à un groupe social sans distinction ni exclusive au sein de celui-ci même s'il impliquait qu'il existât alors des individus qui ne figuraient pas dans cette cohorte. S'il y avait bien « nous autres » et ceux qui n'en faisaient par partie, ces derniers étaient plus ignorés que honnis.
Puis venait dans l'ordre communément admis de la conjugaison ce « Vous autres ! » pour désigner avec sympathie et distance un ensemble homogène de gens qui échappaient par une différence évidente : « âge, localisation, fonction, classe sociale, ... » à la catégorie à laquelle appartenait le locateur. Il y avait cependant qu'un simple constat de distinction et non un jugement négatif.
Enfin, c'est avec le « Eux autres » que s'établissait une petite frontière sans pour autant la hérisser de fils barbelés ou d'anathèmes virulents. La formule marquait davantage une séparation franche et nette de pratique, de mode de vie, de façon de penser, sans pour autant qu'il y ait ostracisme ou rejet catégorique.
C'est ainsi que nous pouvions rencontrer une formulation de la sorte. « Nous autres » français de souche, nous ne dédaignons pas vous accueillir, « vous autres » qui venaient ici remplis de bonnes intentions avec le désir ardent de s'intégrer à nos coutumes tandis « qu'eux autres » restent sur leur quant à soi, sans vraiment se mêler à nous tout en faisant preuve d'un aimable respect.
Même si je force un peu le bouchon, il y avait malgré tout une forme de cohabitation tranquille qui ne faisait pas de vague. C'est alors que la ponctuation a semé la discorde et l'incompréhension, la haine et le rejet. Une simple virgule, un article défini qui vient pointer du doigt ou de la langue ceux qui sortiront du tissu social et soudain : « Eux, les autres ! » prend des allures de mise en examen ou même de chef d'accusation.
« Eux, les autres ! » sont si différents de « nous autres » qu'il n'est plus permis de croire en une cohabitation sereine, en des lendemains communs, en un possible ensemble. Quand la xénophobie prend racine dans le racisme, quand la crainte du futur a besoin de faire naître un bouc émissaire, le tissu social se déchire en mille morceaux.
Ne pensez pas que ce n'est ici qu'une simple variation lexicale, un changement innocent de s'exprimer pour évoquer la différence. L'insidieux laisse vite la place à la haine tandis que les propos les plus abjects sont désormais tenus sans honte ni souci de les cacher. Le Raciste s'affiche, se revendique d'une idéologie du rejet par la violence. La bête immonde refait surface et trouve, sous le voile protecteur de l'anonymat, dans les réseaux sociaux son expression favorite. Désormais, à visage découvert, certains n'hésitent plus à tenir en public des propos qui tombent sous le coup d'une loi qui est bien désarmée face à un tel raz de marée de paroles fangeuses et excrémentielles.
En guise de conclusion, laissons Mama Béa évoquer Les Autres à sa manière.