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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

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D'eau bénite et de vin de Loire.

L'aventure de Jean Landeau.

 

 

Jean Landeau est né en 1760 quelque part sur les bords de Loire dans une de ces petites masures qui abritèrent tant de pauvres gens. Ses parents gardaient les moutons et menaient les cochons dans les bois durant la période des châtaignes et des glands. C'est dans cet environnement très pauvre que grandit en lui sa foi au point qu'il passa le plus clair de son temps en compagnie du prêtre du village qui en fit son enfant de chœur tout en lui apprenant à lire.

Fort de ce savoir aussi précieux que rare chez ceux de sa condition, le petit Jean entre au séminaire et en sortira quelques années plus tard pour prononcer ses vœux dans un petit village ligérien. Ordonné en 1785, il a le temps de se faire apprécier de tous par sa bonhommie, sa gentillesse et sa disponibilité pour les plus humbles. Ses sermons, d'une grande humanité, touchent au cœur des gens simples qui se reconnaissent en ce curé issu de leur milieu.

Bien vite, le brave Jean se trouve confronté aux troubles nés de la lointaine Révolution. Les esprits parviennent même à s'échauffer alors que la douceur angevine semblait épargner les siens des tumultes de la Capitale. En décembre 1790, il lui faut prendre une décision lourde en conscience. Doit-il jurer fidélité à la constitution et abjurer sa foi ou lui faut-il opter pour la clandestinité ?

Quoique d'origine très modeste, Jean ne tergiverse guère. Il sera prêtre réfractaire d'autant plus qu'il sait avoir l'appui de nombre de ses paroissiens. Pourtant, il ne peut être certain de ne pas avoir de ci de là, des zélateurs du nouveau pouvoir, capables de le dénoncer. Ceux-là, il les sait capables de trahison et de délation tout comme il pense les trouver plus dans le bourg que dans la campagne.

Sa décision est prise, il ne se cachera pas dans une forêt sombre ou dans des granges. Il se fera vicaire de la rivière, exerçant son sacerdoce clandestin à bord d'un fûtreau, une embarcation légère, mobile, rapide sous voile, maniable à la bourde ou à la rame et prompte à prendre la poudre d'escampette en cas de péril.

Sur le pont avant, Jean a aménagé un autel sommaire tandis qu'une couchette des plus rudimentaires est installée à l'arrière de son bateau. Ainsi, il n'aura pas à craindre les dénonciations et pourra toujours fuir par le fleuve à la moindre alarme. La Loire sera sa cachette au grand jour et son église à tous les vents…

Durant trois ans, Jean va vivre en ermite flottant, trouvant une multitude de bonnes âmes pour subvenir à ses besoins matériels, certes fort modestes mais incontournables. Qui lui lavera son linge, cet autre lui fournira de quoi se chauffer, beaucoup lui apporteront des vivres. Il dira ses messes sur la berge tandis que le bouche à oreille se chargera de réunir les fidèles sur une rive accessible mais discrète.

En février 1793 cependant, il est arraisonné au milieu des flots par une canonnière qui s'en va agonir de poudre et de plombs les vendéens qui tentaient de traverser le Fleuve pour échapper aux troupes républicaines. Le malheureux Jean n'avait pas envisagé que le péril puisse venir des flots, sachant qu'il n'avait rien à craindre des rares mariniers qui exerçaient encore leur activité en ces temps troubles.

Il s'en va rejoindre de nombreux collègues qui croupissent dans les geôles de Nantes. Il se désespère de sortir de cet enfer quand en décembre de la même année, avec 83 autres curés réfractaires, il sort enfin de ces maudits murs pour aller sur les quais de Nantes. Il embarque sur une gabarre maritime avec ses compagnons que les gardes ont pris le soin d'attacher deux par deux.

Le gros bateau prend la Loire. Pour Jean ce petit voyage lui rappelle ses trois années de sacerdoce avec la rivière pour paroisse. Il se réjouit même au fond de son cœur d'un petit intermède dans son existence de prisonnier dont il ne perçoit nullement le terrible danger. C'est au milieu d'une Loire large et tumultueuse que l'équipage abandonne la grosse embarcation à bord d'une plate pour regagner le rivage.

Les passagers n'ont pas très longtemps à s'interroger sur cette étrange manœuvre, rapidement la voie d'eau, certainement volontaire, se signale à leur attention. C'est la panique à bord d'autant que les hommes sont attachés solidement deux à deux. Jean a le bonheur de voir sa destinée associée à celle de Julien Buchet qui tout comme lui, sait nager.

Nos deux curés nageurs feront partie des rares survivants de ce crime honteux et échapperont de surcroît par miracle à la traque que menèrent des gardiens criminels qui achevaient ceux qui parvenaient sur la berge. Un bosquet leur proposa un abri salvateur et leurs liens s'étaient distendus par la maladresse d'un garde qui n'y connaissait rien en nœuds marins.

Trempés mais saufs, nos deux lascars ayant retrouvé leur liberté de mouvement vont au hasard du destin. Ils jugent qu'il est préférable de se séparer pour tenter leur chance chacun de leur côté. C'est ainsi que Jean Landeau aura la chance de trouver des paroissiens charitables qui le cacheront tandis que son compère tombera hélas sur une troupe de soldats.

Durant deux années encore, il va reprendre sa mission sacrée de la même manière, sur la Loire, jugeant de par son expérience que pour lui, son eau était bénite. Quant au vin de messe, il n'avait pas à s'inquiéter, il n'est plus belle région pour en proposer à foison. Grâce à la générosité des riverains, il put ainsi survivre jusqu'au rétablissement de la liberté de culte fin avril 1795.

Ayant pris goût à ce sacerdoce très spécial, il tourna le dos à la terre ferme et devint Aumônier de la marine nationale. Après s'être soucié de ce petit point de détail auprès de la hiérarchie épiscopale, il put utiliser l'eau de mer comme eau bénite tandis que son bon vin d'Anjou continua toujours à l'accompagner lors de l'eucharistie.

Quand il remit pied à terre à la fin de sa mission sacerdotale, il avait connu 4 régimes différents, la République, le Consultât, l'Empire et la Restauration sans que le message évangélique, qu'il ne cessa de tenir, ne semblât toucher ceux qui commandaient aux destinées des matelots. Que ce soit sur eau ou bien sur terre, la parole du Seigneur ne semble pas atteindre ceux qui détiennent le pouvoir séculier.

Il prit le parti de vivre ses dernières années sur l'Île de Béhuard pour rester en contact avec cette Loire qui lui sauva la vie tout en ayant le sentiment de rester à l'écart des contingences terrestres.

 

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