Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
26 Juin 2026
La face gâchée de l'écriture…
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Comme vous avez dû vous en rendre compte, je suis un écriveur compulsif, un stakhanoviste de la pratique, ne prenant pas le temps de donner une quelconque postérité à des écrits voués à la disparition. La toile est à ce titre le plus sûr catafalque pour laisser périr ce qui d'ailleurs n'a sans doute pas été lu du bout au fond.
Il est vrai que proposer dans cet univers de l'immédiat, de l'instantané et du virtuel, des billets de 4 500 caractères et des contes doublant la mise est pure folie. Fort heureusement, quelques illustrations permettent à des non lecteurs de venir par inadvertance semer leur grain de sel, souvent hors sujet, mais qu'importe. Ce sont parfois les seuls retours de cette bouteille à la mer de la désespérance…
De rares personnes ont souhaité que j'offre une autre sépulture à des écrits, triés sur le volet de cette fenêtre ouverte sur le monde. Ma première réaction fut de refuser, ayant dans l'esprit ces quelques vers, évoquant mon parcours :
J’avions des histoires plein la tête
Un jour j’ai cessé d’les garder dans ma caboche
Qu’importe si la forme en est défaite
J’vons les offrir aux gentils p’tis mioches
J’f’rons pas des livres par brassées
Les mots sont trop lourds avec du plomb
Ma langue suffira pour les faire voyager
Pour tous ceuses qui aiment écouter les larrons.`
La lecture de cet aveu démontre de manière éclatante qu'il serait illusoire de penser que de rares adeptes du livre, acheteurs de surcroît de ce produit qui désormais se donne dans boîtes du débarras ou se brade chez des bouquinistes en mal de clientèle, seraient susceptibles de sacrifier quelques deniers pour l'acquisition d'un livre qui ne figurera jamais sur un plateau télé ou une vitrine de librairie.
Malgré tout, j'ai cédé aux sirènes de la publication en marge des maisons d'édition pour échapper au refus de celles-ci qui savent pertinemment que ce genre de produits ne sont pas porteurs. J'en suis même à dix ouvrages publiés par divers biais qui connurent ce qu'on nomme des succès d'estime, sans que ce qualificatif soit porteur de retombées financières.
C'est ainsi que j'ai eu la prétention d'offrir à la postérité des recueils dont certains (ou la plupart) n'ont même pas été lus. Ils furent acheté par sympathie, par curiosité ou sur un coup de tête après un spectacle puis abandonné à leur triste sort. Rare en effet sont les lecteurs qui reviennent vers moi pour évoquer leurs contenus.
Vendre ses livres relève ainsi pour un auteur anonyme, un acte désespéré, une vaine quête devant des passants qui ne prennent même pas la peine de les feuilleter et encore moins de parcourir quelques lignes pour s'imprégner du style, de la forme, de la musique de celui qui a l'insigne prétention de se croire auteur.
Installé sur un marché qui a offert une petite place à des écrivains et des artistes, je vois défiler des badauds qui ne font que passer. Il est vrai qu'un bouquin dans le cabas risque fort de se trouver dans un compagnonnage improbable avec une botte de radis et un poulet rôti. Quoique Bonimenteur quand il s'agit de faire spectacle, je me trouve fort dépourvu dès qu'il s'agit de faire l'article pour mettre en avant ma prose ou mes vers.
Alors par dépit autant que par dérision, j'ai occupé mon temps à rédiger cet appel au secours, qui restera une fois encore lettre morte.