Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
18 Juin 2026
Un petit métier plein d'avenir.
Il entendait se faire un nom avec une activité toute simple. Jean-Pierre qui jusqu'alors était tourneur sur bois, se mit en tête de fabriquer une machine, qui d'après lui, devait rendre caduque l'usage de l'Intelligence Artificielle Opérative. En bon ouvrier qu'il était, il avait l'amour du métier bien fait et du travail authentique. Son idée était toute simple, il allait se construire un instrument qui puiserait dans le dictionnaire des mots selon des procédures dans lesquelles l'artisan conserverait un pouvoir de décision.
Son tour à phrases disposait d'un plateau rotatif autour duquel s'enrouleraient les termes soigneusement choisis par la machine en respectant le sens de rotation du texte, la forme de la phrase et les différentes fonctions grammaticales. Pour mettre en action son engin, l'ouvrier qui le manœuvrait devait donc avoir une connaissance parfaite de la grammaire et de la syntaxe.
Il avait imaginé différentes touches qui permettaient ainsi de puiser les mots outils qui allaient donner au texte sa complexité, ses tournures esthétiques, ses formes élégantes. Comme le menuisier choisit son essence, le tourneur de phrases avait la possibilité de mettre en avant le lexique le plus adapté à son ouvrage.
Avec un sens aigu de l'organisation, Jean-Pierre avait constitué des stocks de mots qu'il avait rangé dans différentes catégories : savants - soutenus - familiers - rares - anciens – vernaculaires - argotiques - exotiques. Il pouvait tout à loisir passer d'un registre à l'autre durant la construction d'une même phrase en changeant de manettes à la demande.
Plus délicat était l'usage des mots outils, des différentes conjonctions et pronoms relatifs sans oublier les prépositions. Il lui fallait impérativement effectuer des choix quitte parfois à leur préférer une ponctuation adaptée pour alléger sa production. Il lui fallut beaucoup d'échecs et de tâtonnements pour parvenir à trouver le bon dosage.
Restait alors à mettre en branle l'exploitation des verbes, des temps et des modes. Un réglage qui lui provoqua de nombreuses nuits blanches avant que de parvenir à un résultat acceptable. La concordance des temps constitua un écueil qui nécessita l'intervention d'un technicien pour proposer des procédures acceptables.
Une fois le tour bien en main, Jean-Pierre se lança dans la fabrication de petits billets historiques ou de simples reportages pour mesurer la pertinence de sa machine. Il fut satisfait, c'était un bon tour qui non seulement répondait pleinement à ses attentes mais qui plus est, s'autorisait des figures de style, des enluminures et de belles fantaisies. C'était une totale réussite !
Cette fois, conscient des capacités de sa machine, Jean-Pierre pouvait se lancer dans son grand œuvre, un roman qui lui tenait tout particulièrement à cœur, un récit évoquant l'aventure d'une mère qu'il n'avait pas connue. La machine fit des merveilles se permettant même de redonner vie à l'héroïne par une curieuse capacité à exprimer l'âme de l'absente.
Plus le livre avançait plus Jean-Pierre se sentait totalement libéré de l'émotion qui jusqu'alors l'avait empêché de se lancer dans cette aventure livresque. La machine répondait à ses attentes, les devançait parfois, prenait des initiatives tout en respectant fidèlement les consignes données par l'opérateur.
Jamais notre ami n'avait produit un texte aussi bien tourné. Il ne pouvait en être autrement tant il avait pensé toutes les variables tout en puisant dans un lexique d'une rare richesse. Le tour lui fit honneur, il favorisa même l'incroyable réussite de ce roman rédigé à deux mains et un plateau rotatif. Des prix littéraires de premier plan vinrent récompenser cette nouvelle manière d'écrire tout en laissant à l'opérateur, pardon à l'écrivain, la plus totale maîtrise sur son outil.