Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
6 Juin 2026
À la queue leu-leu.
Ce sont moutons, dociles et brossés de frais, bien nourris et vivant dans des bergeries de luxe, n'ayant rien à craindre de la crise agricole ni des contagions diverses. Ils suivent avec respect les bulletins d'informations, en choisissant toujours les antennes qui prennent la défense des bons bergers. Ils ont la bonne conscience de ceux qui peuvent s'enorgueillir que leurs ancêtres étaient présents dans la grotte de Bethléem.
Leur pâtre a connu quelques déboires. Ils ont suivi, l'indignation au cœur, son chemin de croix, abandonnant femme et enfants, modeste résidence et bons compagnons pour aller croupir dans une queue de basse-fosse, trois semaines interminables. Ils se mirent au régime par solidarité, refusant leur fourrage pour se sentir plus proche de lui.
Ils ont beaucoup prié, le regard tourné vers l'étoile du berger, pour obtenir son élargissement. Les moutons se tiennent les coudes quand l'un de leurs gardiens connaît le déshonneur et subit l’opprobre des charognards et autres parasites qui peuplent nos territoires. Il est vrai que dans leurs merveilleux pâturages des grands centres urbains, ils sont à l'abri de ces fléaux.
Quand le bon berger fut libéré, ils se sont tous fendus d'une action de grâce, les larmes aux yeux, soulagés par cette merveilleuse nouvelle, indignés par ce déni de justice. Ils se remirent à paître, ayant retiré ce terrible poids sur l'estomac qui un temps, les avaient contraints à la diète. Ils firent même bombance pour célébrer la chose.
Ils apprirent que leur bon pâtre avait couché sur le papier un journal intime, un récit des heures sombres loin de ses fidèles moutons. Ils eurent hâte de parcourir ce récit, oubliant bien vite que depuis belle lurette, ils n'avaient jamais parcouru un seul livre. Ils avaient trop à faire pour perdre leur temps à de telles simagrées.
Mais cette fois, il en irait tout autrement, et à défaut de lire ce poignant témoignage, ils se contenteront de l'acheter en troupeau si possible, pour démontrer à tous ces odieux prédateurs, qu'ils ne reculent devant rien pour affirmer et revendiquer leur état de moutons dociles. Ils se retrouvèrent en une interminable file d'attente pour aller quérir ce merveilleux ouvrage qui trônera dans leur demeure, comme un gage éternel de dévotion à leur glorieux berger.
Celui-ci, condescendant (de ses alpages) leur octroiera généreusement un mot et une signature sur ce livre qui lui vaudra certainement le prix Nobel de littérature fourragère. Un grigri empressé plus qu'une longue dédicace, il ne faudrait tout de même pas donner de la confiture à des moutons...
Des caméras et des micros se pressèrent pour immortaliser ce curieux phénomène que de doctes personnages qualifient de Panurgisme. Quelques journalistes évoquèrent ce terme à certains moutons de la bande sans grande réaction. Il est vrai que nul dans ce troupeau n'avait lu Rabelais, cet auteur si grossier !
Le calme régnait dans le troupeau en dépit des heures d'attente. Leur Graal était au bout d'une attente qui du reste se faisait entre moutons de bonnes races, sans qu'il faille déplorer la présence de moutons noirs. Ils se sentaient en sécurité quand un quidam mal attentionné leur signifia qu'ils étaient si mignons ainsi, tous à la queue-leu-leu.
Il n'y eut immédiatement aucune réaction mais le vilain personnage, voyant qu'ils n'avaient rien compris, leur précisa que cette expression fait référence au loup, qu'on nommait Leu autrefois. Ce fut la panique générale et le troupeau se dispersa en tous sens, craignant qu'une horde sanguinaire de gauchistes ne viennent les agresser. Le calme revenu, ils se remirent en rang, le cœur battant et le désir ardent de se faire tondre de quelques euros pour complaire à ce berger sur la voie de la béatification.