Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
7 Juin 2026
Les dents de l'amer.
Un vieux bonhomme, passionné par la nature, promène chaque fois qu'il le peut sa petite fille en bord de Loire… Il espère transmettre sa connaissance intime de ce monde merveilleux qui le fascine depuis toujours. La gamine aime son grand-père. Elle lui passe cette lubie qu'il pousse jusqu'à la caricature, se transformant à chaque sortie en professeur de biologie. Même si parfois son papy l'énerve un peu, elle finit pourtant par en savoir bien plus sur la Loire que tous ses camarades de classe et nombre des adultes qui sont en la matière, parfaitement incultes.
En ce début de printemps, nos deux promeneurs sont en quête des nichées qui annoncent les naissances à venir. La petite connaît maintenant les habitudes des hôtes de la Loire, elle a l'œil exercé et plus vif désormais que son vieux grand-père qui n'y voit plus aussi bien. Elle s'enthousiasme devant le bal des hérons renforçant leur nid haut perché dans les peupliers.
Elle s'amuse de voir les oies chercher un lieu sûr pour couver en paix alors que les cygnes ne s'embarrassent pas tous de discrétion. Elle tremble pour les œufs des sternes à même le sable, qui sont menacés par le moindre passant. Elle admire à l'opposé la capacité des canards d'échapper aux regards. Elle se plaît encore à surprendre de temps à autre la famille castor quand les parents sortent de leur terrier…
La proximité des naissances à venir pousse la jeune fille à venir plus souvent pour inviter son papy à lui décrire ce spectacle qui la fascine. La nature est pour elle la plus belle leçon pour comprendre la vie d'autant plus que l'émotion que met son grand-père dans ses commentaires la touche plus encore. Elle devine qu'il y a là une forme d’héritage qu'il entend lui laisser.
Ce sont les bébés castors qui ouvrent le bal fin avril. Ceux-là ne mettront le museau dehors qu'au début de l'été. Elle perçoit leur présence à quelques signes d'agitation des deux parents et cela l'émeut beaucoup de penser à ces petites vies fragiles qu'elle n'est jamais certaine d'observer. Elle a vraiment une passion pour ces merveilleux rongeurs.
Les oisons apparaissent les premiers. Cette année, ceux qu'elle vient voir presque quotidiennement sont au nombre de cinq, suivant l'adulte fièrement. Elle sait que ces petites vies sont fragiles et redoute chaque jour de déplorer la disparition d'un oison. Mais cette année, elle assiste, désespérée, à la disparition totale de toute la nichée l'espace du mois de mai.
Les bébés hérons sortent de leurs coquilles fin mai. Elle les observe avec ses jumelles, tremble pour eux lorsque les corneilles viennent les menacer et redoute plus encore d'assister à leur premier envol, qui ne constitue pas une formalité. Pour elle, ce saut dans le vide est un moment qui lui a fait comprendre la fragilité de toute existence. Cette leçon lui permet d'avoir un regard bienveillant pour ce grand-père qui parfois radote un peu. Elle n'aimerait pas le perdre avant d'être grande. Une curieuse idée qui demeure bien vague en somme.
Fin mai, madame canard a donné naissance à douze canetons, un coup de maître et un record qui l'amuse. Son grand-père lui a expliqué pourquoi les œufs de poule se vendaient par douzaine tout en lui apprenant à compter avec son pouce sur les douze phalanges des quatre autres doigts. Elle aime découvrir les à-côtés de choses que beaucoup ne cherchent même pas à comprendre.
Le spectacle de la cane et de ses canetons à la queue-leu-leu est un ravissement pour elle d'autant que son papy lui a expliqué que cette expression fait référence aux loups – leu – comme les ancêtres celtes les appelaient alors. Elle retrouve ce nom dans une rivière qui se jette dans le Loiret et dans certains noms de rue.
Hélas, elle sait que la survie de toute la troupe est fort aléatoire. Bien rare sont les canetons qui échappent aux prédateurs en tous genres qui se font un plaisir de leur faire la chasse. Les plus chanceux, habituellement, reproduiront le cycle de la vie tandis que les autres ne seront plus qu'un lointain souvenir.
Cette année, de jour en jour, la merveilleuse petite troupe perd des éléments. La petite en a le cœur serré. Elle a beau avoir été mise en garde par son précepteur préféré, elle ne peut s'y faire, gardant toujours espoir qu'ils seront nombreux à échapper à cette terrible loterie de l'existence. Cependant le pire va se dérouler sous ses yeux quand des huit canetons de la veille, elle découvre qu'aucun d'eux ne nage ce jour-là à la suite de leur mère. Que s'est-il passé ?
La naissance de quatre cygnons va un temps lui faire oublier le drame. Nous sommes début juin. Elle admire la grâce avec laquelle ils évoluent tout autant qu'elle s'émerveille de l'attitude des deux parents qui sont des gardiens parfois féroces. Ceux-là sont à l'abri des mauvaises surprises, c'est du moins ce qu'elle espère tant ces bébés, petites boules de plumes, sont adorables.
Quelque temps après, nouveau drame. Le couple de cygnes erre comme une âme en peine, les bébés ont disparu. Devant cette hécatombe, la petite s'interroge. Jamais dans le passé, pour peu qu'elle se souvienne des observations menées avec son grand-père, elle n’a constaté pareille hécatombe. N'est-ce là que le fruit du hasard, l'intervention d'humains impitoyables ou bien une nouvelle menace qui pèse sur la vie des hôtes de la Loire ?
Le mal doit être profond puisque les castoreaux semblent eux aussi avoir connu un mauvais sort puisque les parents ont déménagé sans laisser d'adresse. C'est un fort mauvais signe qui ne présage rien de bon. La petite en ce début d'été veut comprendre ce qui se noue dans la rivière pour justifier pareille mortalité parmi les naissances du printemps.
Son grand-père connaît la réponse, du moins c'est ce qu'elle subodore, puisqu'il se refuse obstinément à répondre à ses questions, ce qui n'est jamais dans ses habitudes. Elle découvrira par elle-même la clef de l'énigme alors qu'elle suivait avec ses jumelles les évolutions d'un pigeon venant boire dans la Loire.
Une énorme gueule, prolongeant un corps immense, avala l'oiseau avant que de disparaître dans les flots. La petite en est certaine désormais, ces monstres qui n'ont rien à faire en Loire comme lui a toujours dis son papy, sont la cause de cette razzia. Elle connaît leur nom et ne les porte pas dans son cœur. Elle sait les ravages qu'ils ont faits parmi les derniers saumons qui remontent encore la rivière. Ce sont des prédateurs redoutables.
Toute à ces réflexions, elle observe un pêcheur qui est aux prises avec l'un de ces fameux silures qui hantent désormais ses cauchemars. Elle reste à distance tellement cet animal l'effraie. Elle mesure la lutte sans merci qui oppose l'homme à l'animal durant de très longues minutes. Elle suit, époustouflée, l’acharnement du monstre à sortir vainqueur de cette lutte à mort…
Le pêcheur finit par l'emporter. Le silure est sorti de l'eau. Il est immense, gigantesque même et si parfaitement hideux que la petite en tremble d'effroi. Elle observe alors un spectacle qui la laisse sans voix. L'homme le couche sur une bâche en plastique, appelle ses amis et prend la pose pour immortaliser son exploit non sans avoir mesuré et pesé l'animal.
Puis, la gamine n'en revient pas, après l'avoir torturé presque une heure durant, le chasseur de trophée le remet à l'eau sans savoir si l'animal survivra à ses efforts et aux blessures que l'humain lui a infligées. Celui-ci se prétend ami de la nature puisqu'il pêche pour son seul plaisir. La gamine de son côté se souvient de tous les dégâts que le monstre a commis et elle ne sait plus que penser.
Elle confie son émotion à son grand-père ainsi que ses questionnements. Le vieil homme avoue ne pas saisir la philosophie de ces gens qui pêchent non pour se nourrir comme les humains le firent toujours, mais par recherche d'émotions et de prestige. Lui aussi ne sait que dire à la petite. Tous deux s'en retournent chez eux, remplis de doute sur cette humanité qui perd son lien ancestral avec les animaux.