Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
24 Mai 2026
Hennis soit qui mal le panse
Il fut un jour un brave percheron qui tirait fort sur le harnais pour apporter sa contribution à la prospérité de la ferme où jusqu'alors, il était nourri et logé en échange d'un travail harnaché tout autant qu'acharné. Le brave Pompon car tel était son nom par commodité du reste, prenant la succession du précédent qui s'appelait lui aussi Pompon comme tous ceux qui les avaient précédés, ne mesurait ni sa peine ni ses efforts pour tirer tout ce qu'on lui demandait de tirer.
Il en avait eu des engins à tracter, des étranges, des curieux, des légers et des lourds. Il n'était guère regardant surtout qu'on lui imposait des œillères afin de rester concentré sur son ouvrage. Il n'en voulait pas à son palefrenier qui du reste était logé à la même enseigne. L'un et l'autre partageaient l'écurie en guise de dortoir. Gaston, son jeune compagnon à deux pattes était d'une douceur incomparable avec lui le brossant toujours dans le sens du poil pour obtenir de lui les efforts que leur maître exigeait.
Parfois, tous deux se rendaient dans le grand port d'Orléans, pour y livrer du grain. Pompon était horrifié par le langage des charretiers de la place et par la passivité des vieilles ganaches qui gravissaient ce quai pentu au pavage irrégulier. À la place de ses congénères, il aurait rué dans les brancards, excédé par les jurons et les coups de fouets. Gaston quant à lui n'en disait rien, trop soucieux sans doute de ne pas irriter ses ainés chauds du bonnet s'abreuvant plus souvent que leurs chevaux.
Ce jour-là, Pompon et son gentil Gaston assistèrent au déchargement d'un curieux engin débarqué d'un chaland. À première vue, cet appareil avait les caractéristiques d'une faucheuse agricole mais il était flanqué d'un moteur à vapeur. Gaston se renseigna et découvrit que c 'était un certain Cyrius McCormick qui avait inventé la chose en 1834. Tous deux regardèrent hébétés ce qui allait causer leur perte, sans bien saisir la gravité du moment.
Comme dans le même temps, la machine à vapeur sur rails arrivait désormais jusqu'à Nantes, les braves mariniers qui sonnaient la fin des jours heureux pour Gaston et son Pompon, préparaient eux aussi la mort de leur profession. Nul pourtant sur ce quai de penser à mal et tout au contraire, chacun de s'extasier des prodiges de la technologie. Seul Pompon avait les antérieurs qui le démangeaient. La brave bête avait eu l'intuition du désastre à venir.
S'il avait été dételé, le Percheron vengeur et à demi masqué aurait sans nul doute repoussé dans la Loire, l'odieuse machine qui préfigurait le grand fauchage des chevaux de ferme et de leurs palefreniers. Les charretiers, beuglant à qui mieux mieux, n'en avaient cure, persuadés qu'ils étaient de leur immortalité professionnelle. Quant à leurs malheureuses bêtes, soulées de coups et d'injures, elles baissaient la tête et ne pensaient à rien.
Pompon et Gaston découvrirent alors que c'était eux qui devaient se charger de l'attraction des quais. Gaston vit arriver son patron qui lui demanda de dételer le tombereau et de le remplacer par la faucheuse à vapeur. Un vilain frisson parcourut l'échine du cheval, un affreux pressentiment, un malaise qui le poussa à laisser choir sur ce maudit mécanisme une offrande odorante. On se soulage comme on peut dans pareilles circonstances.
Le retour vers la grande ferme de Beauce fut une longue et pénible procession parsemée d’exclamations admiratives des ouvriers agricoles qui se pressaient sur leur passage et des hennissements joyeux de chevaux de traits qui ne voyaient pas plus loin que leur museau. Seul Pompon avait le désir de sonner la révolte même s'il comprenait que l'attrait de la modernité était supérieur à celui de la bricole chez tous ceux-là.
C'est le poil terne et l'œil vitreux que le brave animal termina sa course. Le maudit appareil fut prestement rangé dans l'écurie alors qu'il y avait des hangars disponibles. Pompon y vit un nouveau mauvais présage. Il comprit que Gaston partageait lui aussi ses sombres pensées. Pourtant la vie continua ainsi quelques années avant que d'autres appareils ne viennent rejoindre la terrifiante et bruyante faucheuse à vapeur.
Pompon ne connut pas l'arrivée des autres machines agricoles qui allaient sonner le glas de ceux de son espèce. Il ne vécut pas assez longtemps, fort heureusement, pour voir cette désolation. Quant à Gaston, le pauvre bougre, il ne fut pas non plus le témoin de ce bouleversement. Il fut mobilisé dans l'armée de Loire de Gambetta pour se rendre sur un autre terrain des opérations et n'en revint jamais. Le monde entrait dans la modernité et les deux seuls qui dans le pays en avaient mesuré les sinistres menaces n'étaient plus de ce monde.
C'est un autre Pompon qui prit le chemin de l’abattoir quand la batteuse à vapeur de la Société Française arriva dans la ferme modèle tandis que le nouveau palefrenier fit son baluchon, ce pauvre diable, pour aller trouver la mort en 1870 lors d'une bataille terrible qui se déroula en Beauce. Plus tard, beaucoup d'autres palefreniers allèrent chercher de l'ouvrage dans une usine quelconque. L'exode rural accélérait ainsi la saignée qui trouverait son apothéose en 14-18. Ces deux conflits se sont gorgées du sang pur des miséreux dans les sillons d'une terre française totalement défigurée.
Ce tournant de la modernité allait un peu plus d'un siècle plus tard préfigurer l'agonie de la Planète. Il eut fallu écouter Pompon, ce brave percheron qui dans sa tête de bête de somme avait eu la vision de la grande catastrophe. Mais ici-bas, on n'écoute jamais les chevaux alors que curieusement on confie le pouvoir à des individus qu'on traite abusivement d'ânes bâtés alors qu'ils sont bardés de diplôme. Ceux-là sont bêtes à manger du foin et bien plus stupides que nos amis asiniens ! Vous auriez dû vous en méfier