Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
10 Mai 2026
Une amitié fidèle.
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En cette époque lointaine, la vie et la mort faisaient partie intégrante du décor. Il y avait un perpétuel va et vient entre ceux qui venaient au monde et ceux qui le quittaient, parfois après un si bref passage sur terre que se posait la question de l'ondoiement. Pour être enterré en terre chrétienne il fallait avoir confié son âme à Dieu et pour les très jeunes enfants, avoir eu le temps d'être bénis.
Malheur à ceux qui ne respectaient pas ces contraintes, la fosse commune serait dans le meilleur des cas, leur ultime demeure à moins que leurs dépouilles ne viennent régaler les cochons friands de chair humaine ou les bêtes sauvages. Archimède était l'enfouisseur bien plus que fossoyeur de ce petit bourg, un brave homme, toujours flanqué de son âne, pour porter les outils et parfois les dépouilles qui n'avaient pas droit au charroi de cérémonie.
Le champ de naviots comme on désignait alors ce lieu saint était vaste et à l'écart du bourg. Il était enclos par la lisière d'une forêt d'une part et par quelques parcelles de vigne qui donnaient un vin de nature à réjouir les voisins pour leur ultime voyage. Il y avait bien là quelques tombes et chapelles pour les plus nantis mais pour tous les autres, une pierre fichée d'une croix suffisait à évoquer le souvenir du ou des résidents de l'endroit.
Archimède était apprécié de tous d'autant qu'il enfreignait parfois les rigueurs du recteur qui refusait une sépulture à qui n'était pas parti selon les préceptes de notre sainte mère l'église. Le croque mort laissait passer l'anathème puis l'orage avant que nuitamment trouvait une place discrète pour ce qui était très souvent un nouveau né. Cela lui valait une réputation de brave homme et quelques agapes légendaires.
Un jour Archimède eut à déplorer à son tour un deuil cruel qui n'entrait nullement dans les canons de l'église et de son curé, à cheval sur la liturgie. Son âne était passé de vie à trépas à son plus grand désespoir. Il avait l'intention de l'ensevelir dans cet espace qu'il avait fréquenté avec son maître, des années durant. Il ne pouvait accepter l'idée de ne pas le rejoindre un jour prochain, Archimède sentant ses forces décliner.
Il ne dit rien à personne et lui offrit dernière demeure digne d'un fidèle serviteur de l'église. Il fit en sorte de laisser peu de trace de ce qui, aux yeux des clercs, constituait à n'en pas douter une profanation. La vie reprit son cours, chacun constatant l'absence du compagnon aux grandes oreilles sans n'en souffler mot, se doutant de l'immense chagrin du pauvre homme.
Le temps passa, Archimède quoiqu'inconsolable, poursuivait la mission que le grand créateur lui avait assigné sur cette terre. Certains étaient « gardeux » d'cochon, d'autres laboureurs, quelqu'uns bergers, de moins nombreux artisans, plus rares étaient les bourgeois quant aux nobles, ils ne partageaient jamais le sort de tous ces gueux qui avaient été confiés à la surveillance rigoureuse d'un prêtre plus avare en bénédictions qu'en malédictions.
C'est sur son lit de mort qu'une bonne vieille pour recevoir l'extrême onction et son billet pour le paradis et le champ de naviots offrit en confession au porteur de soutane le secret qui tout d'un coup lui pesait sur la conscience. Le curé, toujours à l'affût de telles confidences, apprit ainsi qu'Archimède avait enfreint toutes les règles en couchant son âne pour son dernier repos en terre chrétienne. Le pasteur de Dieu se signa, en oublia presque de bénir celle qui lui offrait son dernier souffle avec un petit parfum satanique et rentra au presbytère dans tous ses états.
L'homme passa une nuit en compagnie d'un Lucifer flanqué d'une tête d'âne, de sabots à ses pieds et de grandes oreilles qui se dressaient vers un ciel qui lui serait refusé s'il tolérait pareil crime dans sa paroisse. Le lendemain, il fit venir juste après l’aube le pauvre Archimède qui se demandait bien ce qui lui valait pareille invitation.
Au lieu de le recevoir dans la cuisine de son modeste logement, le vicaire de Dieu le conduisit immédiatement dans l'église et l'invita à entrer dans le confessionnal. Le recteur le pria instamment de laver son âme en lui confia le pêché mortel qui l'encombrait. Il en allait de son salut.
Archimède, en spécialiste de la chose, se creusa la tête pour chercher dans son parcours terrestre ce qui lui valait cette terrible menace. Les petits pêchés de son quotidien n'étaient que véniels et de si peu d'importance qu'ils ne méritaient pas pareille cérémonie matutinale. Il ne voyait vraiment pas ce qui pouvait être parvenu aux oreilles du curé pour le mettre dans cet état.
Il évoqua des broutilles qui finirent pas lasser celui qui tonnait derrière sa grille, promettant l'enfer et la damnation éternelle à celui qui creusait son trou pour s'enfoncer de manière irrémédiable dans le domaine de Satan. Le pauvre pêcheur se trouvait démuni, ne voyant nullement ce qui lui vaudrait bientôt l'excommunication à ce train là.
C'est alors qu'à bout de patience le curé s'écria : « Mon dieu quelle bourrique ce pêcheur là. Perdre son âme pour un âne, il faut avoir fait commerce avec le malin pour en arriver là ! ». La réplique derrière la grille mit la puce à l'oreille à notre gentil fossoyeur. Il n'avait pas songé que cette mise en terre eut pu déclencher les foudres de notre sainte mère l'église.
Archimède, après tant d'années passées en compagnie de son compagnon asinien en avait acquis la sagesse et l'intelligence. Il se dit qu'il fallait contourner l'obstacle, ne pas entrer dans des considérations liturgiques ou dogmatiques. Il n'était pas temps d'évoquer l'éventualité d'une âme chez les animaux même si l'église du pays était consacrée à Saint François.
Il fallait prendre l'affaire par un biais et Archimède savait le curé aussi pingre qu'avare et si cupide qu'il pouvait avaler des couleuvres pourvu qu'elles finissent par tomber dans son escarcelle. Il prit alors sa mine la plus désolée qui soit, non pas pour se confondre en excuses et réclamer le pardon mais pour tancer sa négligence de n'avoir pas plus tôt rempli la dernière volonté de son âne.
Mon brave Kiwi avant de mourir m’a fait promettre de vous remettre ses économies pour vos bonnes œuvres. C'est indirectement à votre service qu'il n'eut de cesse au cours de son existence de recevoir quelques piécettes de la part des familles des défunts pour leur éviter de porter le cercueil jusqu'au champs de naviots. Vous êtes pour cette modique somme, son légataire universel.
Archimède qui avait maigre bourse sur lui la remit dans l'instant au curé qui prononça l'absolution sans y adjoindre quelques prières. Il s'empressa de mettre à l'abri ce pécule qu'il entendait bien garder pour lui et ne reparla plus jamais de cet enfant de Dieu à longues oreilles enseveli en terre chrétienne.
Archimède ria sous cape du comportement de celui qui prêchait la charité et commençait par se l'ordonner à son usage personnel. Il se dit qu'il lui faudrait encore prendre soin de lui-même quelque-temps pour effectuer une confession publique qui resta dans les annales du pays.
C'est ainsi que Dieu lui octroya l'honneur d'enterrer le curé peu de temps après et qu'il se ft un malin plaisir de lui creuser son trou près de celui qui était son bienfaiteur. Lors de la mise en terre après l'eau bénite et les prières de l'un des collègues du défunt et après le départ de l'homme en soutane, Archimède raconta son histoire devant les villageois qui se doutaient tous de cet aveu public.
On ria beaucoup ce jour-là et l'histoire pu ainsi se transmettre de bouche à oreilles à travers les générations pour parvenir jusqu'à un âne bâté qui s'est empressé de la coucher sur le papier. Paix à l'âme d'Archimède et à celle de son âne qui n'a aucune raison de n'en avoir pas une lui aussi. Quant à la vie éternelle, je ne sais pas si c'est une carotte qui intéressa beaucoup le gentil bourricot !