Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
18 Mai 2026
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Tout avait commencé lors d'une animation que j'avais proposée à la bibliothèque du village. À l'initiative des bénévoles de la place, j'avais déroulé un spectacle autour du livre et de la lecture composé de fariboles et de contes. Parmi le public, une institutrice en poste dans ce petit village dans lequel la culture est fortement ancrée autour de la tradition et de la Loire.
Il semble que ma prestation eut l'heur de satisfaire l'enseignante qui me fit part de son désir de mener une action pédagogique afin d'écrire un conte avec ses élèves. Nous tombâmes assez vite d'accord sur les modalités de cette animation sans qu'il fût question de rétribution, chacun sait les difficultés financières de nos écoles…
Les deux premières séances, je vins conter vers les élèves d'un groupe élargi puisque les CM 2 de l'autre classe venaient s'adjoindre à leurs camarades. La salle de classe était un peu trop petite mais qu'importe, un banc permettaient aux visiteurs de prendre place. La demande se précisa d'autant qu'un auteur de ce bourg, Christian Chenault, un ethnologue renommé, avait donné son livre à la classe. Il était question de l'imaginaire de l’Orléanais.
Bien-sûr il fut question de Houlippe, la fée locale, sortie de l'oubli par l'entremise de ce chercheur mais aussi des animaux qui peuplaient l'imaginaire local. Les élèves ayant étudié un conte des frères Grimms : « Le pêcheur et sa femme » mettant en scène un poisson, ils décidèrent de réfléchir à un scénario ayant un poisson pour vedette.
C'était là un choix délicat si on ne voulait pas reprendre le déroulé du poisson miraculeux, porteur de richesse pour ceux qui croisaient sa route. Il fallait en premier lieu choisir un hôte de la Loire voisine ce qui ne fut pas une mince affaire tant les élèves n'en connaissaient guère. Après un bref débat la carpe fut choisie, ce qui ne facilitait pas le travail.
Il fallut demander aux élèves de faire des recherches sur cet animal, ce qui constitua un travail à la maison. Parmi les images et les informations recueillies, il y eut forcément la photographie d'une carpe bouche ouverte en cœur, les lèvres proéminentes et forcément l'expression « muet comme une carpe ». Il n'y avait plus qu'à tirer adroitement ce fil pour dérouler l'écheveau d'un récit à venir.
Un synopsis vit le jour, assez simple pour éveiller l'imaginaire des élèves : « Un jeune garçon, sourd et muet, entre en relation avec une carpe par le truchement d'un cygne. L'histoire se déroulant dans le grand méandre de la Binette, sur le territoire de la commune ! ». Ils pouvaient se métamorphoser en écrivains…
Comme c'était prévisible, les premiers textes furent d'un manque évident d’imaginaire. Les petits récits étaient prosaïques, en forme de brève journalistique, sans poésie ni originalité. Il fallait libérer l'écriture et surtout l'inventivité. En prenant quelques bribes acceptables de ci de là, un incipit qui donnait le ton : « Il était une fois la Binette, lieu mirifique par excellence où rien ne se passe comme ailleurs. »
Bien sûr, mon rôle consistait à inciter sur cet adjectif « mirifique » que naturellement ils ne connaissaient pas. Ce dernier imposait de prendre des libertés avec le réel sans perdre de vue de conserver une certaine forme de cohérence au sein des événements qui s'enchaîneront par la suite. Le premier paragraphe finit par voir le jour collectivement, par bribes et collage non sans mes interventions pour qu'ils ressentent le ton qu'il convenait de donner à cette forme littéraire.
La suite s'avéra laborieuse d'autant que ma présence imposait le travail en grand groupe. Il fut alors décidé de donner des pistes, de fixer des étapes dans le récit pour que des petits groupes se mettent au travail avec leur enseignante. Je laissais donc les élèves durant deux semaines afin qu'ils avancent dans ce travail d'écriture.
Quelle ne fut pas ma surprise de les retrouver avec un texte conséquent, élaboré et riche en invention et en belles images. Ils avaient compris la dimension « mirifique », celle qui suppose de se départir de notre réalité quotidienne. J'étais surpris, admiratif et même vraiment impressionné. Bien sûr, il y avait quelques maladresses dans la forme, des petites répétitions, des mots outils qui reviennent trop souvent et alourdissent les phrases. Il y avait aussi de petites incohérences qu'il fallut chasser d'un trait de plume.
Une séance de lecture corrective eut lieu avec le conteur jouant le rôle du censeur, pointant du doigt les passages à modifier. Des propositions vinrent des élèves d'autant plus aisément qu'ils étaient mis sur la piste, c'est évident. Ils comprirent vite la quête du mot non seulement juste mais porteur d'images. Le thème choisit ouvrant largement les portes de la fiction onirique.
Je me permis au final une ultime relecture pour donner à ce formidable travail la touche finale qu'il méritait afin d'être offert aux parents et à d'autres. Des retouches à la marge, pour peaufiner de légères modifications sans trahir afin de respecter les éléments clefs du conte : le rythme, le ton, le climat, la magie…
Pour l'essentiel, les élèves avaient pleinement rempli leur mission. Ils avaient créé un conte dont ils n'auront pas à rougir, bien au contraire ! Puis vint l'enregistrement et c'est alors que je me rendis compte qu'il fallait revoir totalement l'usage des temps.
Le présent s'imposa à ma diction et il me fallut changer bien des verbes. Il en va souvent ainsi. Entre l'écriture d'un conte et son expression en direct, il y a souvent bien des modifications. Celui-ci ne dérogeait pas à la règle et j'espère que les élèves le comprendront.