Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.
26 Janvier 2025
Lui savait se mouiller...
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Il se peut que pour beaucoup de lecteurs, il ne peut y avoir qu'un pont à Arcole et que c'est là la plus aisée manière de franchir la rivière. Je ne puis leur donner tort et je ne voudrais pas chercher la petite bête si on évoque ici Napoléon en personne et sa fameuse bataille pour franchir l'Adige en Italie.
Manque de Pô, il est ici question de ce qui fut jadis un charmant hameau dominant le val là où depuis peu, les humains ont hélas décidé de jeter une centrale nucléaire en ce lieu idyllique. Bien avant, point besoin de grognard ni de soldatesque pour franchir la Loire et se rendre à Saint Gondon ou Lion-en-Sullias, un passeur très particulier ouvrait la voie du passage.
Point de bateaux pour celui qui pratique l'un des plus vieux métiers des rivières. Il dispose d'une connaissance topographique qui dans de bonnes conditions, lui permet de franchir l'obstacle en remontant ses braies. Ce seuil se nomme un gué, comme celui de Margan à quelques kilomètres en aval vers Sully-sur-Loire ou plus loin à Guilly, village nommé ainsi de par cette particularité.
À Arcole, le bon Charon souhaitait vivre de sa connaissance parfaite du lit de la rivière car son métier battait un peu de l'aile. Il y avait cependant un détail qui compliquait singulièrement sa volonté de pérenniser les revenus liés à ce petit service. Les clients qui recouraient une fois à ses services avaient des yeux pour repérer le passage qu'ils pouvaient ensuite emprunter sans avoir à débourser leur obole.
Conscient de cet écueil, l'homme mit en place un stratagème astucieux pour conserver l'exclusivité d'un négoce qu'il espérait fructueux depuis que la Loire en chariot passait au pied de chez lui. Il n'était pas homme à se laisser brûler la politesse et chaque client était en mesure une fois la passe connue de venir lui griller la politesse. C'est donc qu'il décida de ne travailler que de nuit, à la manière des passeurs de la ligne de démarcation bien des années plus tard.
En dépit de cette traversée en se mouillant quelque peu, il menait ses clients en bateau en leur proposant un itinéraire en forme d'arcane, cherchant à brouiller les pistes et les esprits. Il ne se contentait pas de ce protocole alambiqué car il redoutait qu'il y eût un nyctalope dans ses clients d'une nuit.
Alors, pour faire de ce service une aventure unique, il bandait les yeux de ses clients qui devaient marcher à la queue-leu-leu en tenant une corde. Non seulement, l'aventure ne choqua personne mais elle connut rapidement un succès qui se transmit de bouche à oreille. En dépit d'un droit de passage qui pouvait s'avérer dissuasif pour certains, il pimentait son animation d'un apéritif de départ qui tournait les dernières têtes réfractaires.
C'est ainsi que le passage avec le Charron prit rapidement des allures d'animation pittoresque en une époque qui en manquait singulièrement. La liste d'attente était longue d'autant que la Loire faisait souvent des siennes en dépassant des hauteurs compatibles avec le passage à pied mouillé sans se noyer.
Pour peaufiner plus encore son protocole, l'arrivée sur l'autre rive ne constituait pas le point final de l'épopée. Une nouvelle marche à l'aveugle se faisait de l'autre côté avant de finir une fois encore par un dernier verre bu les yeux bandés. C'est d'ailleurs à Charron que l'on doit l'expression de la dégustation en aveugle, d'autant que l'homme, toujours en quête d’innovation, offrait un passage gratuit à qui identifiait le dernier cépage servi.
Il se murmure qu'au terme d'une équipée qui vous conduisait dans les ronces, la boue, le sable, l'eau et les effluves alcooliques, personne jamais n'obtint une bonne réponse. Il est vrai que Charron en prime se faisait un malin plaisir à proposer des petits crus inconnus élevés sur lie de vin et vieillis en barrique. C'est ainsi qu'il mettait tous les atouts de son côté, même sur l'autre rive.
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