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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

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En cette nuit si particulière.

La rencontre improbable.

 

 

Il advint qu'en cette nuit-là, alors que le temps suspendait une fois de plus son mouvement immuable, un colporteur croisa sciemment la route d'un bonimenteur pour des raisons fort peu avouables. La nuit, il n'est pas que le chat qui s’aigrit lorsqu'il fait de mauvaises rencontres. C'est précisément parce que l'un des deux voulait s'approprier la langue de l'autre qu'eut lieu ce fait d'heure d'hiver que je vais m'empresser de vous narrer à la cloche de bois.

Le colporteur avait longuement et minutieusement préparé son forfait. Il savait par expérience qu'une grande partie de la population n'avait que pour seule préoccupation de l'heure de savoir si on perdait une heure en avançant les aiguilles ou si on en gagnait une en les reculant à moins que ce ne soit l'exact contraire, tandis que l'autre moitié de ses semblables se désolait des conséquences sur le sommeil de cette curieuse mesure du temps qui passe.

Tous les esprits étaient focalisés sur les cadrans des montres, des horloges et des appareils ménagers. C'est du moins ce que pensait notre homme, incapable de percevoir que la révolution numérique avait rendu caduque leur usage tout autant que la nécessité de tous les remettre à l'heure. L'automatisation avait gagné la partie tandis que les nouvelles générations ne savaient plus déchiffrer une montre.

Le colporteur était de ces individus qui vont toujours dans le sens du vent, soucieux de sentir les tendances, de les devancer pour réaliser de bonnes affaires. Mercantile jusqu'au bout de ses doigts crochus, il avait l'intention de se glisser dans les récits du Bonimenteur afin d'en tirer profit. Il avait surtout un conte en ligne de mire, un fol espoir qu'il entendait matérialiser. Il avait compris que les braves gens bénéficieraient d'une heure de sommeil en plus et se dit que cette nuit détend.

Le bonimenteur, la tête dans les étoiles, ne se souciait guère des contingences matérielles et de cette folle course du temps. Il se racontait des histoires qu'il glissait parfois sur la toile, les offrant sans contre-partie à qui conservait une âme d'enfant. Pourquoi diantre devait-il s'inquiéter de la marche de ce monde ?

La rencontre se fit, l'un sournois, l'autre innocent. Au tic tac d'une aiguille, le premier guettait le grand basculement, cette heure arrêtée au cadran de la montre, ce moment propice pour commettre son forfait. Le second ne se doutait pas que sa dernière heure pouvait arriver. Il dévidait comme à son habitude l'écheveau du temps, celui dans lequel il puisait les récits immémoriaux tout en leur offrant une touche contemporaine.

Au trois coups du carillon, il n'était que deux heures. Profitant de la confusion chronologique et néanmoins syllogistique, le colporteur fit main basse sur le disque dur du bonimenteur. Le coup était parfait d'autant plus que le brigand veillait tandis que sa victime dormait sur ses deux oreilles, n'ayant nulle envie de faire la tournée des horloges à l'heure exacte recommandée par les instigateurs de cette substitution annuelle.

Le colporteur avait une sournoise attention. Il avait ouï dire qu'un conte en particulier donnait l'immortalité à son auteur. La croyance atteint les simples d'esprit, notre cleptomane du clepsydre était de ceux-là. Il s'appropria l'histoire en question, largement inspirée de la légende du juif errant sans se douter que pareille référence allait lui causer bien des torts.

L'actualité brûlante sonna le glas de son larcin. Il fut dans l'instant l'objet d'une fatwa pour avoir non seulement dérobé des contes dont certains relevaient indubitablement du soufisme mais plus encore, pour se targuer sur les réseaux sociaux d'être à l'instar de Ahasvérus, le juif errant, désormais dépositaire de l'immortalité.

Le pauvre colporteur dut se terrer, disparaître de la circulation, craignant, tout immortel qu'il était de voir surgir à tout moment sa dernière heure. Situation des plus paradoxales qui le mit dans un tel état que durant mille et une nuits, il supporta les affres de l'insomnie. Pendant ce temps, le bonimenteur qui avait confié aux nuages ses œuvres sous la bonne garde des anges ignora tout de ce qui s'était passé durant son sommeil.

Nul ne peut donner du temps au temps et encore moins le dérober ou lui dicter sa volonté. Le colporteur succomba d'épuisement. L'éternité avait des limites et à trop vouloir se jouer des légendes et des croyances, on finit par se faire sonner les cloches.

À contre-temps.

 

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