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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Un moulin sans fin …

De quoi vous tourner la tête.

 

 

En ce temps-là, les moulins appartenaient aux seigneurs qui faisaient ainsi étalage de leur puissance en taxant les pauvres paysans qui n'avaient d'autres choix que de passer par leurs fourches Caudines tout en crachant au bassinet. Si pierre qui tourne n'amasse pas mousse, elle augure cependant d'un joli pactole pour qui en a la propriété sans verser la moindre sueur.

Cependant, il n'est ici question ni de bon grain, ni de l'ivraie pour la simple et bonne réponse que le seigneur en question était un adepte de la poudre aux yeux, une forme de précurseur en la matière. Il avait par ailleurs de nombreux moulins à eau qui permettaient de moudre et d'accumuler des subsides sous la forme de prélèvements directs sur la farine obtenue. Une pratique qui lui permettait de constituer des réserves sans trop se fatiguer.

Non, son moulin à vent, construction majestueuse perchée au faîte du point culminant de son domaine, devait se voir à des kilomètres à la ronde. Il serait non seulement un point de repère pour tous ceux qui demandaient leur chemin mais aussi un symbole élégant de la puissance du bonhomme. Point n'était besoin de lui faire mordre la graine pour le rendre utile, il suffisait qu'il papillonne ainsi à longueur de journée sur son promontoire.

Le Prince de Tournebride exigea donc un maître bâtisseur pour ériger un moulin de taille considérable, tout en pierre, afin de démontrer à tous que rien ne pourrait jamais l'abattre. Mais à ces prétentions assez communes dans la noblesse de l'époque, il adjoint une exigence qui ne cessa de surprendre le constructeur : « Son moulin devait tourner jour et nuit, qu'importe l'état du vent, tout en servant de fanal dans l’obscurité ! »

Le pauvre artisan de s'indigner de ces deux prétentions qui pour farfelues qu'elles puissent être ne lui posaient pas moins des difficultés insurmontables. Faire de ce moulin un phare n'était certes pas une mauvaise idée tant sa position dominante pouvait parfaitement convenir à cette prétention curieuse au cœur de cette vaste plaine agricole, mais comment diable éclairer quatre lanternes qui de plus se payaient le luxe de tourner dans le vent ?

Plus difficile encore était la question du mode d'entraînement des ailes puisqu'en cas de défaillance d'Éole, il convenait de lui trouver un substitut crédible, à toute heure du jour ou de la nuit. Cette fois, le cahier des charges tenait lieu de casse-tête. Il y avait de quoi perdre l'esprit. Par tous les diables, ce seigneur avait des courants d'air dans sa caboche, pensa l'homme de l'art sans jamais oser le lui faire entendre.

Comme le Prince de Tournebride paierait rubis sur l'ongle cette prétention architecturale dans laquelle il plaçait tout son orgueil, le maître maçon se mit à l'ouvrage sans plus attendre. Bâtir une tour était dans ses cordes, il aurait tout loisir de trouver réponse aux deux défis technologiques qui se présenteraient à lui par la suite. C'était faire preuve d'une confiance dans le hasard, la divine providence, une inspiration inopinée ou une rencontre fortuite et peut-être même les quatre à la fois.

Plus la tour montait plus le temps pressait pour lui de répondre aux interrogations d'un Prince qui avait perçu chez son constructeur comme quelques défaillances dans la finalisation du projet. Si bâtir des châteaux en Espagne n'offre guère de difficulté, la suite de l'opération paraissait de plus en plus aléatoire, plus le temps passait.

L'architecte avait beau faire des plans sur la Comète, rien cependant n'éclairait sa lanterne. Point la moindre idée lumineuse à se mettre sous la dent. Il avait examiné tous les possibles, il se heurtait toujours à un problème de taille : les ailes du moulin naturellement en bois, matériau qui faisait fort mauvais ménage avec une source lumineuse qui en cette époque ne pouvait qu'être pyrotechnique.

Lanternes à huiles, bougies gigantesques, torches au bout des ailes se trouvaient de plus confrontées à la cohabitation d'un air que la seconde exigence mettait en mouvement. Il ne s'agissait pas de souffler sur les braises mais tout au contraire d'attiser les flammes et de prendre un risque inconsidéré. L'homme mettait sa main au feu qu'au premier coup de vent, le phare ailé se transformerait en torchère.

Il regrettait maintenant son empressement à accepter un contrat juteux mais ô combien risqué. La tête lui tournait et pire encore, il risquait de perdre sa réputation s'il ne parvenait pas à trouver des solutions acceptables. C'est alors qu'un de ses ouvriers particulièrement taquin lui déclara de manière sarcastique : « On ne prend pas des mouches avec du vinaigre ! ». L'impertinent sans le savoir venait de lui apporter la solution.

L'architecte avait quelques notions, s'étant dans le passé entiché d'alchimie. Il usa des propriétés du vinaigre mélangé avec le sel et la craie. Il élabora un savant dosage pour placer au bout des ailes des bonbonnes qui formeraient de véritables lampes à laves assez fluorescentes pour être vues de loin. Il y voyait maintenant un peu plus clair.

Pourtant, il n'était pas au bout de ses peines. Comment faire tourner des ailes quand le vent ferait défaut ? Il y avait de quoi tourner en bourrique. Cette expression suffit pour ce brillant architecte qui n'était pas homme à manger du foin. Sa tour était ronde, elle n'avait pas besoin de meunier puisque nul grain n'y serait à moudre.

Pourquoi ne pas remplacer ce noble personnage, un peu chaud du bonnet, par un âne, tout disposé à tourner en rond pourvu qu'il y ait quelques carottes au bout du bâton. L'entraînement animal remplacerait le vent quand celui-ci dormirait sur ses deux oreilles. L'idée avait de quoi le séduire même s'il pouvait se heurter à une tête de mule.

Il fallait détourner le problème en établissant une rotation chez les bêtes destinées à actionner le mouvement des ailes. Un seul mulet ne pourrait éternellement répondre à la demande. Il convenait de prévoir une équipe afin de parer une bouderie ou d'étaler la charge de travail. Le tour était joué et l'affaire était dans le sac, se dit ce génie méconnu.

Le Prince de Tournebride allait avoir satisfaction, son moulin des vanités allait pouvoir se mettre en action quand une tempête déferla sur le pays. Nous étions en 1789 et le puissant seigneur se retrouva bien vite le nez dans la farine. Il perdit très vite le privilège des moulins comme celui des girouettes du reste ! Le vent avait tourné et l'histoire ne retint jamais ce curieux moulin qui ne servait à rien.

Peu de temps plus tard, ironie de l'histoire, celui qui avait failli faire perdre la tête à un bâtisseur vit la sienne rouler dans un panier d'osier appartenant jadis à un minotier. Le Prince de Tournebride n'avait pas tourné casaque assez vite, sa tête finit au bout d'une pique tandis que Camille Desmoulins rendit célèbre l'expression : « Les aristocrates à la lanterne ! ». Le vent de l'histoire avait tourné, rien que pour un temps, cependant.

On peut supposer que cette aventure relève elle aussi d'une histoire sans fin. Il est certain que toute révolution revient à son point de départ, qu'il n'est jamais bon de prendre les gens pour des ânes et que les histoires de lumière finissent toujours par tourner au vinaigre. Dans la tempête des temps présents, il est de bon ton d'apporter son petit grain de sel tout en écrivant cette farce à la craie sur l'écran blanc des idées noires.

À contre-sens.

 

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