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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La résistible histoire de Muhammad

Ça lui fait une belle jambe

 

 

 

Muhammad n'est pas son nom, vous comprendrez aisément qu'il entend dissimuler sa véritable identité avant que de nous confier son histoire pour le cas, fort improbable du reste, où vous en tireriez la seule conclusion qui s'impose…

Muhammad est arrivé d'un petit pays d'Asie avec une dizaine de camarades, tous fuyant la pauvreté et la misère avec l'espoir fou de vivre un peu mieux et d'aider les leurs restés à la maison. Les sirènes de Doha, l'immense chantier qui avait un appétit irréfrénable pour une main d'œuvre taillable et corvéable à merci attirèrent ces malheureux.

Dès leur arrivée, notre ami nous le raconte, les larmes aux yeux, ils se sont tous vus confisqués leur passeport. Ils étaient pris au piège dans cette capitale de l'indécence qui entendait montrer au Monde tout entier, combien sa puissance financière permettait de bâtir des folies dans le mépris de toutes les règles d'humanité.

Les nouveaux venus furent parqués dans des baraquements insalubres, des taudis sans confort, sans eau ni électricité. Juste de quoi dormir un peu pour reprendre quelques forces avant que d'aller œuvrer à la construction de stades délirants. C'est à cette occasion que Muhammad apprit qu'une coupe du monde de football aurait lieu au milieu du désert. Une farce tout autant qu'une absurdité qu'il allait payer de ses souffrances.

Lui du reste n'a pas été le plus malheureux dans cette calamité. Nombre de ses collègues ont perdu la vie pour que des jeunes hommes viennent faire les guignols pour un spectacle télévisé sur toute la planète, sur des pelouses sous lesquelles, reposent ceux qui ont donné leur vie pour cette mascarade. Muhammad se rappelle les accidents, la chaleur, les souffrances, les conditions qui les poussaient jusqu'à l'épuisement, les coups et les menaces.

Muhammad évoque à peine les températures dantesques alors qu'il fallait travailler pour que les chantiers soient achevés à temps. Achever, le verbe convient si bien à ces constructions délirantes, bâties sous des monceaux de cadavres. Il serre les poings, se refuse à décrire les derniers instants de ses camarades, tous prévisibles et plus affreux les uns que les autres. Pire encore, c'est le silence, la négation du sacrifice, la disparition des corps et de leurs histoires qui l'indignent.

Il a tenu le coup : la chance sans doute, une constitution robuste, une volonté farouche de survivre pour témoigner. Témoigner ! Quelle farce, il sait qu'il ne pourra jamais raconter à visage découvert ce que ses camarades et lui-même ont vécu. Il n'est rien de mieux qu'un esclave au service d'une poignée de misérables princes du désert. Le désert du reste n'est qu'une réalité géographique, c'est l'état des consciences de ses sinistres individus qui n'ont pourtant que Dieu dans la bouche.

Muhammad a obtenu, si l'on peut qualifier de privilège cette parodie à laquelle il doit se livrer, la panoplie du parfait petit supporter en goguette. Drapeaux, tenues colorées, instruments de percussion plus aisés à manipuler que les gros outils qu'il s'échinait à employer par plus de quarante degrés sous le soleil brûlant. Avec d'autres, il est chargé de singer des hypothétiques supporters des nations qualifiées.

Muhammad ainsi grimé doit défiler dans les rues, faire le pied de grue (autre terrifiant souvenir quand des pauvres bougres tombaient de si haut) devant les hôtels luxueux de ces petits enfants gâtés sans autre conscience que celle de leur importance aux yeux des naïfs, des idolâtres et des imbéciles. Il aimerait les conduire dans sa chambre sans fenêtre, sans piscine, sans sanitaire mais ces pauvres types, plein aux as, ont-ils encore un cœur ?

Notre faux-supporter aujourd'hui agite un drapeau français et s'interroge sur ce pays qu'il pensait être la patrie des droits humains. Il a appris que c'est en partie grâce à la corruption de quelques hauts dignitaires et sans doute le président lui-même que le Qatar a obtenu le droit de se livrer à cette criminelle parodie. Il aimerait détruire ce fanion ridicule qu'il agite pourtant avec une frénésie feinte. Il n'a plus le choix, ce n'est qu'un esclave aux ordres de tyrans impitoyables.

Durant toute la compétition, il aura le privilège d'assister à des rencontres, surtout celles qui n'ont pas fait le plein de ces fanatiques qui sont capables de fermer les yeux sur les misères du monde pour assister à leur sport favori. Il fera nombre en ayant une pensée pour tous ceux qui ne sont plus. Il s'est juré de faire une minute de silence avant chaque match, il sera bien le seul !

Muhammad nous confie alors qu'il aimerait que les gens qui ont conservé un peu de dignité et de valeurs humaines ne regardent pas chez eux, ce spectacle affligeant. Il est allé à l'école, il se permet d'ajouter que ce qui se tramera ici c'est un peu comme les jeux olympiques de 1936 à Berlin. Mais cette fois, qui pourra prétendre qu'il ne savait pas ?

À contre-foot.

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