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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Toucher le fond lors d'un délit de fuite

Vie et agonie d'un petit gardon.

 

 

 

Il advint qu'un petit gardon, poisson frétillant et aimable, né dans l'onde bienveillante de la Loire, fut pris d'une phobie du courant. La chose n'est pas banale et mérite explication afin d'avertir les éducateurs des risques qu'entraîne un mot mal compris. Pour bien suivre ce récit, nous appellerons notre ami Némo par commodité, l'état civil de la gente halieutique étant singulièrement défaillant.

Némo rencontra donc un jour un collègue fort échaudé par un séjour qu'il venait de faire plus en amont de l'endroit. Ce barbeau lui tint un discours quelque peu incohérent sur les dangers d'un courant qui avait nécessité la construction d'un barrage pour refroidir les entrailles d'un monstre crachant de la fumée. Les explications de ce poisson blanc étaient vagues, ce qui peu sembler surprenant dans une rivière royale.

Nemo qui par ailleurs s'était passionné par l'histoire de son beau pays, avait appris que jadis dans ce val opulent, les dragons avaient élu domicile. Il n'en fallut pas plus pour que le gentil gardon, en pleine confusion de sens, en vienne à fuir la Loire et son courant irrégulier tout autant qu'imprévisible.

Il songea tout d'abord à déposer une annonce dans un gratuit local qui affichait le O comme emblème. Le gardon, ce n'est pas très malin, ignorait tout de l'orthographe. Il crut à sa grande honte que c'était là un canard qui servait de truchement pour les hôtes de la rivière. Il déposa donc une demande d’adoption en bonne et due forme afin d'être adopté par une famille orléanaise afin de couler des jours heureux dans un aquarium.

Il ignorait qu'en dépit d'une propension très marquée à pencher pour le blanc, dans un curieux mouvement contradictoire, les gens de cette cité, ne voulaient que des poissons rouges dans leurs demeures. Némo essuya un flot de refus qui le laissa sans voix. Il ne pouvait que se débrouiller par lui même pour trouver refuge à son goût.

Le hasard fait souvent bien les choses, du moins c'est ce que pensa notre poisson quand devant lui s'ouvrit les ventaux d'une écluse. Il saisit l'occasion pour abandonner ce courant qui l'électrisait afin de gagner la quiétude d'une eau stagnante. Il envisageait de trouver des amis, de vivre une existence à l'abri des hérons, des cormorans et des carnassiers qui voulaient tous s'en prendre à son intégrité physique.

Il passa quelques mois heureux, découvrant qu'il n'était pas plus à l'abri des becs et des gueules voraces en cet endroit que dans sa rivière natale mais qu'en effet, l'absence de courant lui permettait de vivre paisiblement. Hélas, mille fois hélas, il se serait largement plaint de la qualité de l'eau s'il avait trouvé humain qu'il lui fut toute ouïe.

Les algues, les détritus, les immondices devinrent son quotidien. Il s'y accoutuma car il n'avait d'autre alternative. Il eut parfois la nostalgie de sa rivière mais il était trop tard pour revenir en arrière. L'écluse était tombée en panne en dépit des sommes considérables que la cité avait consenti pour un ouvrage qui ne servait qu'à amuser la galerie.

Puis les beaux jours arrivèrent, l'eau devint un bouillon de culture, un cloaque dans lequel Némo manquait d'air. Plus les jours avançaient plus son espace vital se réduisait. Le niveau baissait inexorablement tandis que les prédateurs se donnaient le mot pour venir faire razzia dans ce piège fangeux.

Némo passait ses journées aux aguets, à fuir le danger tout en cherchant un peu d'eau et d'oxygène pour survivre encore un jour, une heure obstinément. Un enfer pour lui. À bout de souffle et de ressource, il fit le mauvais choix. Naïvement, il chercha le salut en se dirigeant vers l'amont. Un conseil que lui avait confié son ami Marcel quand ils étaient dans la Loire.

Ce fut ce qui provoqua sa fin au terme d'une agonie lente et pénible. Privé d'eau, d'oxygène et de secours, il passa le reste de son existence flottant sur le dos sans trouver une planche de salut. Seul de temps à autre, un agent du canal venait ramasser ses congénères qui étaient passés de vie à trépas, pour ne pas indisposer ceux qui font debout sur leurs jambes arrières par les fragrances de la décomposition.

Il était au bord du trépas quand il apprit insidieusement par une petite chienne qu'à quelques pas de là, dans la partie orléanaise de ce bief de la désolation, une opération de communication et de survie avait été organisée à grand renfort de publicité et de couverture médiatique pour sauver ceux de ses collègues qui pouvaient l'être encore afin de les remettre dans la Loire.

Némo venait de découvrir à ses dépens que même dans l'eau, il y a des frontières à l'absurde, qu'il est important de savoir choisir son lieu de résidence même si la Métropole prétend unir dans son lit toutes les communes à parts égales. Pour survivre, Némo aurait dû se trouver du bon côté de la diversité, là où l'échevin laisse croire qu'il s'est converti à l'écologie par des actions vides de sens.

Némo est allé mourir à Saint Jean de Braye dans l'indifférence d'une idylle qui ne vivant pas sur place, ne fut nullement importunée par la dégradation de ce pauvre gardon. Il est bien difficile de raison gardée quand on découvre le triste épilogue de cette aventure qui s'achève en queue de poisson.

À contre-air.

 

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