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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le café du Port Blanc

Une veillée inoubliable.

 

 

 

Une troupe de saltimbanques avait l'ambition tout autant que la mission d'aller de troquets en restaurants porter un peu de distraction à l'estivant en goguette devant une mignonnette ou une assiette. Rude tâche s'il en est quand on sait que l’ablation de la curiosité et le nivellement programmé en haut lieu des ambitions culturelles ont fait de gros dégâts dans des cerveaux voués à l'étiage.

Le début de l'opération fut on pouvait s'en douter un joli fiasco. La terrasse du premier estaminet étant totalement déserte, le patron en phase de récupération et son personnel tout juste averti de notre passage. Non seulement nous n'eûmes que trois ou quatre paires d'oreilles à tenter de séduire mais qui plus est aucune boisson pour nous encourager à le faire. Le chapeau du reste n'étant pas au programme, le quidam n'avait rien à redouter de notre part.

La deuxième étape, à l'heure du repas en période estivale fut du même tonneau. Absence totale d'accueil, notre sustentation écartée du programme et l'indifférence des rares dîneurs au menu. Qui ne tente rien n'a aucune chance d'inverser le cours logique des choses. Nous parvînmes à convaincre des auditeurs quitte à semer la zizanie dans un couple où l'homme ne partageait absolument pas les goûts de sa compagne. Leur cohabitation risque fort de tourner court.

L'arrivée de nos amis sonneurs réveilla un quartier singulièrement assoupi à l'heure de la sieste. La terrasse se remplit soudainement par les curieux attirés par des notes aux couleurs locales. Les consommateurs ou les passants se faisant tout un devoir de photographier les artistes avant de prendre de l'assurance afin d'éterniser l'instant par un film qui ira gonfler les datas. Pour toute reconnaissance, tout juste un sourire et certainement pas un petit verre offert en dépit des appels du verre à pied.

Le dernier caboulot au programme fut un ajout de dernière minute en partie à ma demande, tant l'endroit me semblait sortir totalement du cadre. Un café comme autrefois, des tables en bois, une absence remarquable d'écran ou de musique de fond, une cheminée et un bar sur lequel il fait encore bon poser son coude. Les deux tenanciers de ce havre de paix affichent 167 ans à eux deux et tiennent une maison ouverte en 1932 par la grand-mère de la patronne actuelle.

Quatre-vingt-dix ans de bons et loyaux services pour les marins pêcheurs d'alors, les nostalgiques et les habitués d'aujourd'hui laissent une patine qui imprègne l'atmosphère d'embruns, d'amitié et de nostalgie. Le doute n'est pas permis, voilà un troquet comme il ne s'en fait plus, un refuge pour les solitaires, une escale bienveillante pour ceux qui veulent encore prendre le temps de se parler sans user du grattage et de la téléphonie compulsive.

Nous laissons nos désappointements du jour à la porte ; nous savons qu'ici au moins, les patrons nous attendent et qu'importe si le client se fait rare. De toute manière, il sera du même acabit. Nous n'avons même pas le temps de nous installer que déjà en en dépit du nombre de la troupe (8) que déjà un verre nous était offert. Le ton était donné, la musique et les récits pouvaient s'en donner à cœur joie.

Nous restâmes plus de deux heures dans ce caboulot qui ne cessa de se remplir. Il était impossible d'ignorer qu'il s'y passait quelque chose d'extraordinaire, une forme de communion au cours de laquelle le patron, les clients, les amis, les artistes y allèrent tous de leur couplet, de leur conte ou de leur tirade. Chose tout à fait extraordinaire en cette société de la communication fictive et de la courtoisie oubliée, chacun d'accorder une écoute attentive à tous.

Josette ne cessait de remplir les verres, les yeux brillants de joie et de reconnaissance pour ceux qui redonnaient vie à des instants qu'elle pensait disparus à jamais. Quant à Jean, il avait soudainement rajeuni, s'autorisant les deux succès qui avaient fait sa réputation autrefois. L'émotion était à son comble, la tête tournait non de trop d'alcool, ce qui ne fut pas le cas, mais d'un partage que beaucoup d'entre nous pensions n'être plus possible.

Si vous passez par Kerroc'h à deux pas de Lomener, n'hésitez surtout pas à faire une halte chez Jean & Josette. Vous y serez reçus comme des princes parmi les fidèles de l'endroit, toujours disposés à entamer la conversation. Si le temps vous presse, évitez surtout de franchir le seuil, ce serait faire injure à ces gens que de jouer les clients discourtois et affairés.

À contre-pied.

 

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