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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Au fond de l’eau, en été, j’irai nager…

Si tant soit peu qu'il reste encore de l'eau !

 

 

 

Depuis toujours, il se couvrait la tête de sable, non pas qu'il ait la moindre chose à se reprocher mais bien plus par le désir de faire corps avec cet élément si doux, chaud, moelleux qui accompagne ses jeux d'enfants. Il n'était pas de ces bâtisseurs adroits qui passaient des heures à créer des châteaux éphémères. Il n'en avait ni la patience ni même l'adresse quand, dans le même temps et sans que cela lui serve d'excuse, le sable de sa plage de Loire était bien trop sec pour permettre ce prodige.

Il se vautrait dans cette moquette mouvante, soyeuse tout autant que plastique qui épousait les formes de son corps, se laissait facilement percer, reprenait bien vite sa place, comblant les orifices qu'il ne parvenait jamais à consolider. Son plus grand plaisir était d'enfouir son buste, de couvrir ses jambes puis de solliciter un ami pour cacher ses bras et ses épaules. Quand seule sa tête sortait de là, il riait aux éclats avant de se secouer énergiquement pour recouvrer son intégralité. C'était alors qu'il attrapait une double poignée de ce précieux grains afin de les laisser couler sur lui, prenant ainsi une douche de silice.

Ses camarades se moquaient, eux qui savaient nager, préférant les bains dans l'eau tiède que cette aspersion granuleuse qui n'avait rien de relaxant. C'était du moins un point de vue que ne partageait nullement Pascal. Lui, il n'aimait pas l'eau, lui préférant de très loin, cette matière enfantée par l'érosion. Raillé, il n'en avait cure, il était définitivement terrien, refusant d'abandonner son corps à l'incertitude d'un courant qui lui avait emporté un grand frère, un soir d'excès.

Ses proches n'avaient de cesse de lui expliquer qu'apprendre à nager, ce serait là manière de conjurer le sort, de s'épargner la même mésaventure, de prendre confiance en lui et d'oublier ce sinistre épisode. Oublier, ça jamais il ne le pourrait même s'il conservait toute son affection pour une rivière qu'il chérissait malgré le drame, simplement à distance, avec les yeux, le nez et le bout des jambes quand il allait à la pêche à la barbotte.

Abandonner son corps tout entier dans le courant, il en était incapable. Il se contentait de se dissoudre dans le sable, de s'abandonner à sa douceur à deux pas de la sourde menace qui l'effrayait au plus profond de son âme. Parfois, des camarades se faisaient plus pressants, lui demandaient quand il cesserait de se comporter ainsi pour enfin plonger comme eux du haut du pont en dépit du danger et de l'interdit.

Pascal, après les avoir mis en garde d'un danger qu'il connaissait mieux que les autres, leur répondait toujours : « C'est tout au fond de l'eau, en été, que j'irai nager, quand l'onde sera enfin transparente et débarrassée des immondices qui sont déversés dans la Loire ! Le ventre tout contre le sable, je serai alors heureux comme un poisson dans son élément … »

Tous alors de se moquer de lui, d’une exigence qui semblait alors absurde tant chacun ici trouvait naturel cet eau limoneuse, jaunâtre, chargée des égouts qui s'y déversaient alors. Il n'était pas rare de croiser des étrons encore compacts sans que les baigneurs n'en fussent plus dérangés que cela. Alors, pensez donc, comment imaginer une Loire aux eaux transparentes ? C'était là un rêve absurde ou bien un prétexte oiseux pour ne pas se jeter dans ce bouillon de culture.

Pascal haussait les épaules, retournait à son sable en se disant que le temps ferait son œuvre tandis que ce ne serait pas toujours cette eau souillée qui passerait sous leur pont maudit. Le temps s'écoula comme les grains de sa passion dans un immense sablier. Il y eut bien des changements, des bouleversements : la fin du dragage, la rupture de ce pont qu'il redoutait temps un jour de grand gel, la généralisation des stations d'épuration, l'interdiction de se baigner dans la rivière en mains endroits de son cours …

Pascal aurait aimé rester un enfant, se vautrer dans le sable. Celui-ci n'était plus aussi blond qu'autrefois, aussi souple et accueillant. D'abord il n'était pas rare qu'il soit recouvert d'herbes et souvent jonché de détritus ; résidus des pique-niques de quelques malotrus prenant la Loire pour un dépotoir. Curieusement si en apparence ; les eaux étaient plus claires, les immondices avaient changé de nature, de volume et de nocivité. Il était même des poisons plus sournois que ce qui jadis souillait la rivière. Par contre, elle était indubitablement devenue plus clair, presque transparente. Pascal savait que ce n'était pas forcément un signe de bonne santé. Les corbicules étaient passées par là ainsi que la jussie et d'autres plantes invasives et filtrantes.

Pascal différait sans cesse sa promesse d'apprendre à nager pour tenir sa parole. Il avait vieilli, la blessure avait fini par cicatriser. Les vieux camarades qui restaient au pays lui rappelaient sans cesse qu'un jour il avait promis de nager au fond d'une eau devenue transparente. Il ne pouvait plus y couper, il se mit à prendre des cours de natation dans une piscine municipale.

Apprendre à son âge ne fut pas une mince affaire. Il lui fallut bien des leçons tout en devant supporter lazzis et rires de la part de gamins qui auraient pu être ses petits-enfants. Il serrait les dents, s'accrochait à sa planche de salut, se jurant de bientôt n'en plus avoir besoin. Les dix leçons n'y suffirent pas, il fallait effacer des années d'angoisse et de crainte.

Une saison passa, sans qu'il puisse se lancer vraiment dans son défi. Une autre fut nécessaire et pas encore suffisante. Le Covid passa -dessus, repoussant aux calendes ligériennes le moment de faire le grand saut. Un jour vint enfin où il se sentit assez d'assurance pour retrouver sa plage d'enfance ou du moins ce qu'il en restait.

Si les animations avaient changé de nature, elles s'étaient également rapprochées du mur de soutènement de la levée, laissant à l'abandon cet espace qui jadis, était le rendez-vous de toute la jeunesse du pays. Les flonflons de la fête et les odeurs de frites avaient suppléé les rires d'autrefois et les effluves d'une rivière vivante.

Qu'importe, il devait accomplir son destin, effacer une existence à repousser cet instant. Il allait bientôt se jeter à l'eau, nager en apnée pour aller au fond de l'eau comme il s'y était engagé. Quelques camarades étaient venus observer ce moment historique auquel ils s'étaient persuadés de ne jamais assister.

Pascal se mit en tenue de bain, il mit les pieds dans l'onde translucide. Il allait plonger quand il se rendit compte soudain qu'il n'y avait plus qu'un mince filet d'eau dans sa Loire, que le niveau était si bas, que jamais son corps ne disparaitrait totalement de la rive. Sa rivière n'était plus qu'un modeste ru, une pauvre étendue de si peu d'eau et de tant de cailloux. Les humains avaient démoli son rêve, le temps sec, la sécheresse, le dérèglement climatique, la canicule, les centrales nucléaires, s’étaient liés contre lui pour que jamais il ne tienne parole. Au fond de l'eau, en été, jamais il n'irait nager et bientôt, le sable remplacera totalement le peu d'eau qui coule encore.

Cul-sec

 

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