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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La pomme de la concorde.

Un conte à croquer à pleine dent

 

 

Il advint qu'un jeune et beau marinier faisait tourner bien des têtes partout où il passait. Le garçon était de ces gens qui concentrent tous les avantages et avancent dans la vie enveloppés d’une aura mystérieuse. En avait-il conscience ? Nul ne peut l’affirmer tant son comportement était empreint d’une immense simplicité. Il était ouvert aux autres, disponible et toujours disposé à aider celui ou celle qui était dans le besoin.

Il devait bien remarquer pourtant qu’à chaque passage dans une taverne il provoquait un étrange remue-ménage parmi la gente féminine, du moins chez les demoiselles qui étaient en quête d’une belle histoire, d’un peu d’amour et bien plus si affinité. Des autres, il recevait des regards envieux, enfiévrés parfois et souvent embués de regrets d’un rêve impossible. Il était beau comme un dieu, fort comme l’étaient tous les mariniers d’alors, souriant et pour ne rien gâcher, intelligent et aimable.

C’est sans doute cette dernière qualité qui provoquait émois et troubles chez les charlusettes de toutes les villes ligériennes. On aurait pu croire qu’elles faisaient toutes assaut de sourires et d’amabilités, d’œillades enflammées et de propos enjôleurs. Les compagnons de bord de notre gentil Éric essayaient bien de profiter de l’agitation qui régnait à son approche pour tirer au mieux leur épingle du jeu. L’indécision de l’éphèbe leur ouvrant souvent des opportunités qu’ils savaient saisir dans l’instant.

Éric n’était pas un coureur de jupons. En dépit de son immense charisme, il devait être à la recherche d’une femme d’exception, un idéal de perfection qui le conservait dans son état de puceau que toutes les femmes de Loire rêvaient de déniaiser. Elles se faisaient Messaline pour qu’un jour, l’une d’entre-elles puisse hériter de cet immense privilège.

C’est justement à Saint Valentin-sur-Loire que se tint cette année là, l’élection de Miss Ligérie. Toutes les plus belles filles des bords de Loire qui aspiraient à ce titre s’étaient donné rendez-vous. Il y avait là le plus beau rassemblement de grâce et de charme qu’on n'ait jamais vu de mémoire de vieux loup de rivière. Les mariniers, les pêcheurs, les tireux d’jars, les meuniers et ceux vivaient de la rivière avaient tous trouvé un prétexte fallacieux vous l’aurez deviné, pour être présents sur le quai et se rincer l’œil sans modération.

Éric quant à lui ne devait sa présence en la place que par le hasard d’une course qui avait amené là son grand chaland. Le voiturier, son patron avait accepté un chargement de belles pommes rouges qu’il fallait justement livrer à Saint Valentin. Le garçon, gourmand de plaisir simple, après avoir effectué le transfert des pommes du bateau aux charrois du marchand, avait conservé dans ses poches quelques fruits.

C’est ainsi qu’en croquant de ses belles dents une pomme brillante, il fit son entrée dans une grande taverne où la lauréate du concours et ses deux dauphines recevaient les honneurs dus à leur succès. Son arrivée focalisa dans l’instant les regards des reines de la fête. Lucie, Hélène et Angèle étaient il faut bien le reconnaître, les plus belles demoiselles qu’il ne lui fut jamais donné de rencontrer. Éric, leur retourna un regard qui engagea les jeunes filles à espérer chacune de son côté, une issue favorable, un nouveau succès en cette journée faste pour elles.

La Reine était Hélène, d’un port de tête altier, les membres du jury avaient décrété qu’elle était la plus belle. Sa première dauphine, Lucie se prévalait d’un sourire lumineux qui mettait en valeur une allure de princesse. La seconde, Angèle semblait venir des cieux, la destinée lui avait octroyé de divines proportions.

Toutes trois vinrent minauder autour du gentil marinier. Elles lui firent une véritable parade d’amour, avec une incandescence et une insistance qui choquaient les autres hommes, affreusement jaloux. Éric n’en avait cure, il était tout à sa pomme qu’il dévora avec volupté jusqu’au trognon. Ce fut pour les belles le moment choisi pour se dévoiler. Toutes trois en même temps lui réclamèrent une pomme, en déclarant vouloir la croquer en sa compagnie.

Le message pour éloquent qu’il était n’en troubla par le naïf Éric, à moins qu’il ne fut tout au contraire diablement machiavélique. Il sortit de sa poche un beau et grand couteau, de ceux qu’avaient tous les mariniers quand ils tuaient le temps lorsque la navigation était impossible en gravant magnifiquement des battoirs ou des coffres. Il prit une pomme, une seule, la plus grosse qu’il sculpta tranquillement sous le regard éberlué des prétendantes.

Il mit un temps que les dames jugèrent sans doute infini. Puis, ayant enfin achevé son œuvre, il posa la pomme sur la table et sans un mot quitta la taverne. Les reines de beauté n’en revenaient pas, comment était-il possible qu’un homme aussi beau, se montre à ce point si goujat ? Puis Hélène, forte de son titre de Miss Ligérie prit la pomme et lut ce que la garçon y avait gravé.

Elle s’écria : «  Ce ne peut être que moi !  » et elle partit à la poursuite de son fol espoir, laissant le fruit sur la table. Lucie s’en empara à son tour et agissant comme sa camarade s’écria « J’en était certaine, c’est moi qui ai sa préférence ! ». Puis ce fut au tour d’Angèle de lire la fameuse inscription : « Elles font erreur. Je vais de ce pas rejoindre celui qui m’a choisie ... »

Rosalie, une petite servante de l’auberge, appréciée de tous, s’approcha à son tour de la table, attrapa la pomme et lut à haute voix son message afin que chacun pût enfin comprendre le fin mot de l’histoire : « À la plus charmante ». Elle coupa alors la pomme en deux, offrant une moitié à un vieil homme qui faisait la charité à l’entrée de l’établissement avant que de manger l’autre moitié sous les rires de toute l’assemblée.

Éric n’était pas parti. Il avait profité de l’effet de surprise provoqué par la théâtralité de sa fausse sortie pour contourner la taverne et y rentrer discrètement par une autre porte, en se dissimulant dans une encoignure. Il entendit les affirmations péremptoires des donzelles en s’en moquant beaucoup puis fut ému de l’attitude de Rosalie tout autant que de son détachement vis à vis de ce message qui venait de trouver sa réponse.

Le garçon qui jusqu’alors n’avait jamais senti son cœur battre pour une femme, ressentit en lui une bouffée de chaleur, un trouble si profond qu’il agit de manière totalement inconsidérée. Il avança lentement vers Rosalie, lui laissant le temps de manger sa moitié de pomme. Devant elle, il prit un nouveau fruit, le coupa en deux et en tendit la moitié à la servante avant que de croquer l’autre moitié juste après lui avoir dit : « Je crois bien avoir trouvé l’autre moitié de mon existence ! »

Rosalie l’embrassa à pleine bouche sans vraiment se rendre compte de ce qu’elle faisait. Les mariniers présents, sacrés gredins, hommes bourrus et mal embouchés, essuyèrent tous une larme avant que de lancer de grands « Hourra ! » tandis que les deux tourtereaux étaient enlacés. Il y eut ce soir-là des chansons et des rires, des chopines vidées et de belles paroles. Tous les gars de Loire avaient été émus par la scène à laquelle ils avaient eu le privilège d’assister.

Quant aux trois reines de la fête, elles courent encore après leurs illusions. Le temps s’est empressé de faner leur beauté. Il leur reste en souvenir ce moment terrible pour elles, où elles firent montre du plus grand orgueil qui soit. Sur le pierré ce jour-là, un serpent se mordit la queue. La pomme de discorde lui resta en travers de la gorge, elle s’était faite pomme de concorde et de félicité.

Rosalie et Éric connurent le plus parfait amour. Ils vécurent heureux et eurent, selon la formule consacrée de magnifiques enfants, tous plus trognons les uns que les autres. Le gentil marinier ne mena jamais sa femme en bateau. C’est mieux ainsi lui aurait-il déclaré. Sur le pas de leur porte, il grava au dessus de l’entrée : « Ici est la plus charmante, la beauté n’est qu’une fleur fugace! »

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