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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Sur le pressoir

 

Un grand cru.

 

 

 

La modernité a du bon, elle évite aux pauvres gens de s’essouffler à trop hucher du matin jusqu'au soir tandis des machines peuvent faire l'ouvrage sans faire couler une goutte de sueur. C'est donc ainsi que les vignerons, comprirent à leur façon l'enseignement du Crédit Agricole et de leurs commis prêteurs. « Équipez-vous, le vin n'en sera que meilleur tandis que vous n'aurez plus mal au dos ni le corps las ! »

Ce que firent ces braves gens, s'endettant plus que de raison, histoire de leur retirer le pain de bouche et l'envie de boire leur propre vin. Ils n'y perdaient guère puisque les machines avaient tant secoué la vigne que c'était massacre et bouillie ce qui arrivait dans le pressoir automatique, qui écrasait le tout sans délicatesse ni amour. La vigne pissait certes son lot d'argent frais mais il n'y avait pas moyen de le laisser chambrer dans la lessiveuse, fallait tout rendre au banquier.

Et pire que tout, le vin n'avait plus goût qu'à vinasse sans âme ni tenue. Point de cuisse puisque le vendangeur n'avait pas œuvré. Point de retour, la hotte était restée dans la grange. Point de bouquet, le vieux pressoir était au rencart. Point de saveur, les fûts décoraient désormais les maisons des bourgeoisiaux tandis que l'inox ne valait pas un pet de lapin.

Les plus respectueux de leur labeur se dirent qu'il serait préférable de faire machine arrière. C'est par la maudite vendangeuse qu'ils commencèrent, la remisant au concessionnaire pour retrouver le bonheur des vendanges à la main. De suite, le vin retrouva un peu d'allure, la rafle et les grains préservés de la folie mécanique, offrirent à nouveau douce sarabande dans la cuve. Le goût revenait à ce qui n'était plus du pinard mais un bon petit vin.

Les plus audacieux pensèrent qu'il fallait pousser le bouchon plus loin. Revenir au bon pressoir d'antan redonnerait de la cuisse à la chose. On se retroussa les manches pour actionner la presse, le vin coulait plus lentement et semblait apprécier ce temps retrouvé à se refaire la cerise. Les cuvées eurent de nouveau droit aux médailles dans les concours tandis que les vignerons retrouvaient la fierté de leur métier.

De plus perfectionnistes se dirent que le foulage au pied devait apporter un surcroît de saveur. Ils prirent leur pied à remonter ainsi dans le pressoir, foulant dans la joie et l'allégresse, se trouvant à nouveau en symbiose avec le jus de la vigne. Celui-ci leur en sut gré, donnant pleinement tous ses arômes, en exigeant en toute logique, de reposer dans de belles barriques au lieu de tourner bourrique dans les cuves en inox.

Le vin cette fois prenait des allures de cru, récolant médailles et appellations, honneur et respect. Il pouvait figurer sur les plus grandes tables sans avoir à rougir de sa provenance. Il n'y a plus de mauvais vins, de petits terroirs, mais simplement de véritables vignerons qui aiment leur métier et le cultivent comme un art de vivre.

Tout en serait resté là si le gars Gaston n'avait glissé drôle d'idée dans la tête d'un vigneron au grand cœur. Sa femme justement se prénommait Margot, il n'y avait nulle raison de ne pas prendre au pied de la lettre la chanson tout en s'accordant mutuellement un merveilleux plaisir. Dans son domaine l'amour sera roi, où Margot sera sa reine, où son vin sera fait d'or et de lumière. La nuit venue, pour ne pas choquer les voisins, tous deux se mirent à presser et s'embrasser, à s'enlacer et à s'aimer sans retenue à en perdre haleine.

Leur vin fut au delà de bon. Les experts lui trouvèrent toutes les vertus et ne s'expliquaient pas le curieux phénomène qui suivait sa consommation. Non pas qu'il provoqua l'ébriété comme il arrive parfois d'en avoir trop bu, mais une forme d'ivresse des sens qui poussait à bien des fantaisies inavouables. Le vin retrouvait ainsi sa fonction première, celui d'un breuvage divin qui nous fait tutoyer les anges.

 
 
Sur le pressoir

 

.Sous les étoiles de septembre
Notre cour a l’air d’une chambre
Et le pressoir d’un lit ancien ;
Grisé par l’odeur des vendanges
Je suis pris d’un désir
Né du souvenir des païens.

Couchons ce soir
Tous les deux, sur le pressoir !
Dis, faisons cette folie ?…
Couchons ce soir
Tous les deux sur le pressoir,
Margot, Margot, ma jolie !

Parmi les grappes qui s’étalent
Comme une jonchée de pétales,
Ô ma bacchante ! roulons-nous.
J’aurai l’étreinte rude et franche
Et les tressauts de ta chair blanche
Écraseront les raisins doux.

Sous les baisers et les morsures,
Nos bouches et les grappes mûres
Mêleront leur sang généreux ;
Et le vin nouveau de l’Automne
Ruissellera jusqu’en la tonne,
D’autant plus qu’on s’aimera mieux !

Au petit jour, dans la cour close,
Nous boirons la part de vin rose
Oeuvrée de nuit par notre amour ;
Et, dans ce cas, tu peux m’en croire,
Nous aurons pleine tonne à boire
Lorsque viendra le petit jour.

 

Gaston Couté

 

Hommage à Bernard Gainier

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