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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le vers à moitié plaint

C'est pas le pied …

 

 

 

Qui s'aventure, sottement je vous l'accorde et plus encore, fort maladroitement, a faire rimer ce qui justement n'a plus ni rime ni raison, est voué à l'indifférence et à coup sûr, l'échec de son entreprise. Le ver vous sort par le nez, ce qui est loin d'être le pied. La rime vous déprime car elle aurait l'insolente ambition de faire échos dans un monde qui sonne désespérément le creux.

Rendre compte de notre présent en utilisant une forme archaïque est désormais pure folie et vaine agitation. Déjà que des mots entiers font désordre dans la pensée contemporaine, si en plus, vous les agencez de manière à respecter la métrique et sa rythmique, risque d'égarer le quidam homo numéricus, qui ne lit que sur l'écran de son téléphone prétendument intelligent (sans doute à la place de son propriétaire, je ne vois que ça), et c'est à coup sûr, le flop.

Qui plus est, votre acharnement à employer des mots passés de vie à trépas, ça ne se fait pas. Vous contraignez les fins lettrés à chercher l'équivalent dans la seule langue qu'ils font semblant de maîtriser, le créole globish. Toutes les conditions sont réunies pour que les mots et les tournures, les formes et les métaphores qui peuplent votre écriture, soient totalement et irrémédiablement incompréhensibles.

La forme également repousse le lecteur moderne, qui a besoin du court, du concis, du rapide, du directement décrypté d'un simple coup d'œil. Il suffit de balayer la page une seule fois pour saisir le sens d'un message aussi vide de sens qu'une profession de foi d'un postulant à une fonction représentative. C'est vous dire la vacuité de ce qui touche le grand public.

Des mots alignés, une colonne qui descend ainsi avec du vide tout autour, l'usage de la touche centrée pour un texte qui ne cherche même pas à se justifier ; c'est de la déraison pure. Voyant cela de fort loin, le lecteur contemporain prend immédiatement la poudre d'escampette pour se la glisser dans le nez. Un réflexe stupéfiant dans une époque où seuls les paradis artificiels sont de mise.

S'évader par les mots, les tournures, les paraboles ou les allégories qui ne disent jamais où elles veulent aller, c'est être certain de se retrouver seul sur ce chemin qui n'est jamais balisé. Mais il y a folie plus grande encore, c'est vouloir offrir oralement le fruit de vos macérations. Si vous ne chantez pas, si vous ne slamez pas, plus personne ne fera l'effort d'écouter le palabreur.

Dès le premier quatrain, les auditeurs ont décroché, restant à quai tandis que le malheureux versificateur poursuit sa récitation à vide. Ceux qui regardent à distance la chose disent de lui qu'il déraille, qu'il sort du cadre, qu'il ennuie et qu'il indispose la multitude qui n'a pas de temps à perdre en fariboles, poèmes et autres facéties langagières.

Que faire alors ? Céder aux injonctions de l'heure qui exigent la vulgarité, le grivois, le salace ou bien le coquasse, sans qu'il soit besoin de réfléchir. Un texte doit se contenter de se placer en dessous de la ceinture pour avoir une petite chance de toucher les esprits supérieurs. C’est là le principe inversé de la gravité, d'autant plus que tout doit être léger, fugace, inoffensif, incolore et inodore.

Qu'importe votre déplaisir, qu'importe votre incompréhension et votre indifférence, le ver ne se plaint pas de n'être pas apprécié par les robots lobotomisés de la modernité en marche. Il attend son heure, patiemment. Il y aura bien quelques archéologues des temps futurs pour exhumer ce que nul n'a lu aujourd'hui.

À contre-sens.

 

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