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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Une partie d'aluette

Le quatrième larron.

 

 

 

Il advint qu'à Bué, dans le Berry, lors des vendanges 1913, trois journaliers embauchés pour jouer du sécateur ne se trouvèrent pas exténués au terme d'une longue journée de labeur. Ils eurent porté la hotte qu'il en serait allé tout autrement. Après avoir partagé le repas collectif regroupant les gens de la vignerie et tous ceux qui sont venus leur donner la main, nos jeunes gens pleins de fougue, décidèrent d'aller vider quelques chopines à la taverne du bourg, distante d'une demi-lieue.

Nos trois amis se mirent en route, chantant de bon cœur des chansons qui eurent fait rougir bien des paroissiennes. Ils avaient déjà fait quelques abus et ne comptaient pas s'arrêter en si bon chemin. La jeunesse a ceci de merveilleux qu'elle autorise de pousser le bouchon trop loin sans qu'il n'y paraisse le lendemain. Ils ne faisaient qu'agir à l’instar de ceux qui les avaient précédés et les regardaient faire avec un brin de nostalgie et de tendresse.

Ils entrèrent avec grand fracas dans cette taverne qui était en quelque sorte leur quartier général, un terme qui perdrait bientôt toute leur sympathie. Heureusement pour eux, ils ignoraient le sort qui les attendait, finissant avec leurs vrais noms, sur un curieux monument qui pour l'heure n'existait pas. Pour tous, ils étaient Croquignol, le grand blond avec des lunettes, Filochard le petit brun avec une gâterie dans un œil et Ribouldingue le barbu farfelu.

Il faut reconnaître que depuis la communale, ils n'avaient eu de cesse de jouer des tours, en mettant le plus souvent les rieurs de leur côté. Ce soir-là, la taverne était vide, à l'exception d'Archimède, un chemineux qui mangeait un bol de soupe que généreusement le patron lui avait offert. La moisson sollicitait toute la communauté et les gens raisonnables, cherchaient dans le sommeil, une indispensable récupération pour le lendemain.

Se voyant privé de public pour quelques facéties de leur secret, les trois gredins se dirent qu'ils n'avaient rien de mieux à faire que de jouer aux cartes en demandant au vagabond de faire la quatrième. Il ne leur serait jamais venu à l'esprit de solliciter le patron avec lequel ils avaient souvent échangé des noms d'oiseaux.

Dans cette charmante cité vigneronne quoique distante de la Loire, on jouait à la manille, à la belote mais aussi à l'aluette, ce jeu que les mariniers avaient imposé dans le pays. C'était l'occasion de grimaces, de fous rires et de bonnes rincettes. Le comparse sera largement abreuvé sans que sa participation aux frais ne soit réclamée. C'était là le prix de son opportune collaboration.

Il se trouva du reste qu' Archimède était en ce domaine un joueur fort adroit d'un contact agréable tant sa conversation était fleurie et distrayante. Les trois amis étaient enchantés de cette opportunité et se lancèrent dans des parties aussi acharnées qu'elles étaient agrémentées de discussions à faire rougir dont je ne m'autorise pas à vous dévoiler la teneur.

Les chopines défilaient au rythme des parties endiablées quand, la tête commençant à leur tourner, les trois coquins se dirent qu'il serait plus raisonnable d'aller se coucher pour être d'aplomb au petit matin. Ils saluèrent Archimède qui se sacrifia pour vider les derniers verres, puis se mirent en route pour aller dormir dans la grange de la ferme.

Ils n'eurent pas sitôt quitté le bourg qu'au Carroir du Marlou ils tombèrent sur un curieux équipage : un cheval efflanqué relevant plus de la ganache que du fier destrier traînait un char à bancs sur lequel était juché un drôle de paroissien. L'homme, vêtu comme un monsieur de la  ville portant haut de forme n'en cassait pas moins la croûte en se régalant manifestement d'un pied de cochon, d'une miche de pain et d'une bouteille de Châteauneuf du Pape.

Deux détails intriguèrent Croquignol. Que ce personnage puisse boire en pays de Sancerre une bouteille de vin bouché venant de si loin était déjà une incongruité mais qu'il pose sa miche de pain à l'envers ne lui disait rien qui vaille. C'est alors que Filochard donna un coup de coude à son voisin en lui indiquant que l'homme avait en prime un fromage qui ne venait pas du pays non plus : un Pont l'Évêque qui fleurait bon. Jamais personne ici n'aurait songé à se montrer infidèle aux fameux crottins de Chavignol.

Quand Ribouldingue aperçut dans le panier de ce personnage hors du commun des Pets de nonne, un dessert qui dénotait que l'homme disposait de moyens qui n'étaient pas ceux du commun, (Le pet-de-nonne, né à l'abbaye de Marmoutier, située sur la rive droite de la Loire en amont de Tours fut nommé ainsi lors d'un repas en l'honneur de l'archevêque de Tours lorsqu'une novice stressée, répondant au prénom d'Agnès, aurait laissé échapper un pet magistral en servant l'illustre homme de Dieu.), nos trois compagnons se doutèrent qu'il y avait tout lieu de se méfier de lui.

Pourtant l'homme, devinant immédiatement l'air suspicieux de ces jeunes gens, sut faire tomber leurs réticences en leur offrant à boire. Il faut avouer qu'il n'y avait pas mieux pour attraper les mouches que le vinaigre qu'il leur servit : un vin charpenté, gorgé de soleil qui les amadoua dans l'instant. Ils en redemandèrent sans hésiter après avoir bu le premier verre pour la soif. C'est du moins ce qu'ils prétendirent …

S'ils avaient observé un peu mieux le flacon au lieu de se contenter de l'ivresse, ils eurent constaté que la bouteille ne se vidait pas. Leur capacité d'observation avait sombré sous les coups de ce flacon papal. L'inconnu riait sous cape, il se les mettait dans sa poche s car il avait l'intention de se jouer d'eux. C'est du reste pourquoi, alors que les trois copains n'avaient rien laissé transparaître, l'homme en habit noir leur proposa de reprendre la partie d'aluette.

Voyant là une occasion de détrousser un gogo, ils se laissèrent ainsi mener par le bout du nez sans même s'en rendre compte. Ils acceptèrent avec enthousiasme pensant qu'à ce jeu, personne ne pouvait les vaincre. C'est alors que le voyageur de la nuit émit une condition : il fallait que l'un des trois garde son cheval et son précieux véhicule. Ribouldingue se proposa immédiatement se sachant moins expert que ses deux complices dans l'art de tricher. De plus, il commençait à avoir les paupières lourdes, l'occasion d'un petit somme ne le dérangeait nullement.

 

C'est ainsi que l'inconnu flanqué de Croquignol et Filochard retrouva Archimède dans la Taverne. Le patron avait l'intention de fermer. En voyant la mise du nouveau venu, il se dit qu'il avait sans doute mieux à faire. Demain, de toute manière, avec les vendanges, il ne verrait pas grand monde, il ouvrirait plus tard.

Le bistrotier ne s'était pas trompé, l'homme demanda son meilleur vin sans même regarder au prix tandis qu'il fit équipe avec le vagabond contre les deux amis. Il perdait sans même en sembler peiné tandis que son partenaire n'était plus guère en état de jouer convenablement. Les deux autres se frottaient les mains du joli tour qu'ils étaient en train d'accomplir.

C'est alors que le chemineux fit tomber une carte de sa donne, incapable qu'il était désormais de coordonner ses mouvements. Filochard soucieux de ne pas le voir s'effondrer en partant à sa recherche se pencha sous la table pour la ramasser et vit l'espace d'un éclair qu'une queue fourchue dépassait du pantalon du joueur. C'était donc le diable qui avait croisé leur chemin. Il fit comprendre à son partenaire par une série de mimiques particulières à ce jeu, qu'il fallait que la plaisanterie s'arrête là d'autant qu'ils en sortaient largement gagnants.

Les deux amis se levèrent, Archimède s'effondra sur la table, les bras recevant une tête plus lourde qu'à l'accoutumée tandis que l'inquiétant quidam pestait de n'avoir pas eu l'occasion de se refaire la cerise. La détermination de ses deux adversaires fut inflexible une partie de son plan échouait tandis que de fort massacrante humeur, il se résolut à les suivre pour revenir à son attelage.

Pendant ce temps, Ribouldingue s’était endormi d'un sommeil très marin pour un gars qui n'avait jamais mis les pieds sur un bateau. Sa tête tanguait dans un sens tandis que son estomac allait à rebours. Pire encore, il fit un cauchemar à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Dans son sommeil il vit clairement un corbeau se poser sur son épaule pour lui glisser à l'oreille qu'il était couché sur le véhicule du diable, que celui-ci allait revenir et lui proposer une bourse pleine pour le paiement du service rendu. C'était là une tentation qu'il lui fallait repousser au risque de perdre son âme

C'est justement ce qui le réveilla quand ses deux amis et celui que le corbeau prétendait être le diable, revinrent, les uns et l'autre de fort mauvaise humeur. Le voyageur remercia chaleureusement (si l'on peut dire en ce qui le concerne) celui qui avait gardé son cheval et sa carriole. Il sortit de sa veste une grosse bourse qu'il tendit à celui qui se réveillait bien difficilement.

Ribouldingue fut dégrisé dans l'instant et repoussa d'un geste brusque le cadeau qu'on lui tendait. Malgré la grosseur de celle-ci, ses deux compères semblaient eux aussi approuver ce refus, ce qui ne fit que renforcer le jeune homme dans sa détermination. Les trois amis s'éloignèrent bien vite d'un mauvais perdant qui s'en alla en claquant du fouet sur son cheval.

En partant, Satan puisque c'était vraiment lui ce mystérieux voyageur de la nuit, leur promit l'enfer sans autre forme de procès. Il ne pensait pas si bien dire même si le maître des ténèbres ne fut en rien responsable de la calamité qui allait s'abattre sur le pays.

Si vous passez à Bué, prenez donc la peine de faire un détour par le monument aux morts. Vous y verrez gravée dans la pierre une liste effarante de noms dont ceux de nos trois joueurs de cartes. Sur le champ de bataille, les dés étaient pipés et les cartes faussées ; petits paysans d'une campagne profonde, ils ne furent que de la chair à canon pour satisfaire à la veulerie de gens qui faisaient commerce avec le diable.

Si lors de cette énigmatique nuit, ils avaient eu la présence d'esprit de ne pas tomber dans son piège, ils furent totalement impuissants devant celui que leur tendirent la patrie, l'honneur, et la République. S'ils surent reconnaître à temps les oripeaux du diable, ils manquèrent de discernement pour identifier les autres avatars du malin. Puissiez-vous retenir cette leçon.

À contre-jeu.

 

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