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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Elle m'a mené à la baguette.

Madame est difficile.

 

 

 

Une baguette tout juste sortie du four, dorée à souhait, la croûte avenante attira mon attention tant la dame semblait me faire de l'œil. Je m'étais senti dans l'instant en sympathie avec celle qui se proposait de devenir mon amie. Le boulanger me la céda, non sans regret, me faisant payer le prix de l'abandon à un tarif qui m'en bouchait déjà un coin. Sa mission était déjà en bonne voie.

J'avais l'intention de lui fendre le cœur afin de préparer des sandwichs. Sa longueur, assez inhabituelle dans une corporation où désormais le produit standardisé n'est plus de mise. Devais-je la diviser en trois ou bien en quatre, un cas de conscience de nature à s'arracher les cheveux. Ce fut sans doute ce qui me poussa vers la seconde hypothèse.

J'allais mettre à exécution mon intention et par la même la pauvre baguette quand celle-ci prit la parole sur un ton indigné qui m'arrêta dans ce geste coupable. « Diantre mon ami, vous n'allez tout de même pas me fendre le ventre avec un vulgaire couteau, fut-il estampillé d'une abeille. Vous allez me donner le bourdon ! »

Ma surprise passée, je bafouillais de plates excuses, me pliais à sa remarque et repliais par la même l'objet de sa contrariété. « De quelle lame dois-je user pour vous couper selon vos désirs charmante demoiselle ? » Il me fallait lui parler avec la même distinction qu'elle avait usé à mon égard. Je sentais que j'avais affaire là à la crème de la boulangerie française de qualité. D'ailleurs, ma baguette sentit cette marque de respect, je le constatais à son ton adouci.

« Mon cher, avant que de finir mon existence entre vos mâchoires et celles de vos camarades, il me semble que j'ai droit à quelques égards. Un couteau à dents me siérait davantage. L'objet étant dévolu à cet usage, je ne vois pas pourquoi vous lui préféreriez un autre ustensile. » Parler ainsi à bâton rompu avec une baguette qui justement se refuse à se couper en quatre de manière vulgaire, il y avait de quoi être surpris. J'ai même pensé un moment qu'elle voulait me mettre le nez dans la farine, en me faisant perdre la tête.

Malgré tout, j'obtempérai. Comment ne pas satisfaire la dernière volonté d'un condamné à être mordu ? Je la tranchai, non dans le vif mais délicatement sur le flanc puis la scindai en quatre tronçons d'égale longueur, me doutant qu'elle s'attendait à cette marque d'équité. Je pensai en avoir terminé de ces bavardages puisque la lame était passée par là, quant à ma grande surprise, l'une des parts se chargea de devenir le porte-parole de ces trois collègues.

« Nous avons l'intention de vous satisfaire pleinement à la condition que vous preniez en compte nos revendications quant à la constitution de ces sandwichs que vous avez l'intention de préparer. Ne pas nous entendre risquerait de vous rester sur l'estomac, ce qui, avouons-le, n'est nullement dans nos intentions. Il vous suffit d'un peu de bonne volonté pour jouir pleinement de notre qualité gustative. »

Cette fois, je compris que l'excès de gluten dans les blés modernes issus des bidouillages des semenciers avait provoqué une révolution dans la farine issue des minoteries industrielles. Pour ne pas perdre la face, il me fallait suivre ses desiderata ou alors, elle me mènerait la vie dure. Je n'avais pas d'autre choix que de suivre à la lettre ses consignes.

« Nous tenons, mon bon ami, à être onctueusement tapissées d'un beurre salé aux cristaux de sel, issu de l'agriculture biologique. Ne lésinez pas sur la couche à étaler. Nous serions marries de vous savoir mesquin ! ». Cette fois, la mesure était à son comble, ma baguette commençait à me taper sur le système. Que faire pourtant si ce n'est obéir ? Je beurrai donc sans soucis de mes futurs taux de cholestérol.

La suite, hélas fut du même tonneau. Les exigences allaient s'empiler les unes après les autres, mes sandwichs prirent au fil des couches des allures de pain Bagnat ou de l'un de ces immondes empilages de la restauration rapide. Je vous fais grâce des propos peu amènes de ce pain de qualité française, plus les couches s'accumulaient et plus sa langue se faisait grossière et chargée. Je me contenterai de vous donner par le menu, le détail de ses exigences.

Je ne venais pas de rédiger ce paragraphe que je relisais à voix haute pour y traquer mes innombrables et nombreuses fautes que sur la table, un crouton avait été abandonné là par un convive aux dents fragiles. Il lui restait un souffle de vie pour élever une protestation : « Vous allez continuer à restituer fidèlement nos remarques afin que notre sacrifice ne soit pas vain. Voilà qui vous donnera certes, un peu de pain sur la planche mais vous nous devez bien ça ! »

Je dus reprendre le fil du récit là où je l'avais laissé. Ma baguette n'était certes pas le pain du bourreau mais elle commençait à me prendre sérieusement la tête. La fois prochaine, pour éviter de me mettre les nerfs en boule, je me contenterai d'un bâtard. En attendant, il me fallait manger mon pain noir jusqu'à la mie…

La porte-parole de ses consœurs reprit la parole : « Sur cette couche de beurre, nous aimerions tous les quarts, disposer d'un tapis de verdure avant que de recevoir les ingrédients rois du Palais. Nous avons une préférence pour la roquette ou la Trévise. Nous vous laissons le plaisir de choisir. Mais gare, nous exigeons des salades de pleine terre, estampillées agriculture biologique ! »

La satisfaire ne fut pas une mince affaire alors que justement, cette couche de verdure était purement symbolique. Je m'y employais de mon mieux, allant dans les halles pour trouver ce qui m'était mandé. J'aurais mieux fait de prendre toute la commande d'un coup même si franchement, j'ai vite compris que la baguette n'avait d'autre but que de me faire tourner en bourrique, étape par étape. La suite prouva qu'il en était ainsi.

La salade confortablement posée sur le beurre, je supposais que j'allais recevoir une requête protéinée. Je faisais grave erreur : « Maintenant aimable marmiton, nous voudrions un peu de rouge sur cette verdure. Des tranches de tomates certes mais pas n'importe lesquelles. Nous avons un faible pour la cœur de bœuf et vous savez désormais nos prétentions sur la nature des produits que vous glisserez entre nos deux moitiés fendues ! »

Nouveau passage chez mon fournisseur habituel qui s'étonnait à juste titre de mon incapacité à acheter ce qui m'est nécessaire d'une seule fois. Je n'allais tout de même pas avouer qu'une baguette menait la danse et que la dame était du genre capricieuse. Je marchais sur des œufs… Je n'avais pas sitôt pensé cette expression que me parvint une voie d'outre mie : « Maintenant mon cher et tendre ami, un œuf dur constituera un délicat apport de jaune et de blanc, du meilleur effet. Vérifiez la date de ponte, nous attendons un spécimen de toute première fraîcheur. »

J'avais une envie folle de l'envoyer se faire cuire ce que j'étais moi-même contraint de laisser bouillir dix minutes durant, qui me parurent interminables. Je profitais de ce temps de latence pour coucher sur le clavier les étapes précédentes en prenant garde de ne pas laisser la moindre coquille perturber mon écrit.

Je ne me sentais pas bien dans mon assiette, ce qui pour des sandwichs était quelque peu paradoxal. Je pensais être au bout des caprices de ma tourmenteuse quand une nouvelle sollicitation se fit jour : « Vous êtes d'une prévenance que je tiens à souligner. Vous aurez désormais une nouvelle mission pour laquelle nous serons absolument intransigeantes. Nous voulons des tranches de jambon corse, le porc continental n'a pas l'heur de nous satisfaire. »

Cette fois je perdis patience, non que je fisse ma mauvaise tête mais trouver du jambon Corse en bord de Loire risque fort de me prendre un temps fou. J'en étais de cette remarque in petto quand me vint en mémoire que La Paillote d'Orléans proposait justement une assiette de charcuterie de l'Île de Beauté. Je me précipitais donc auprès des bénévoles de cette association pour obtenir cette denrée rare.

Je pensais en avoir terminé quand une petite voix étouffée sous tant de produits, se fit entendre à nouveau : « Vous voilà bientôt au bout de vos peines. Cerise sur le gâteau, nous aimerions quelques tranches de concombre pour achever notre parure végétale sur cette charcuterie d'exception. » Pour aisée que fut cette demande, il me fallut une nouvelle fois me rendre auprès de mon maraîcher. Il riait sous cape de ce qu'il prit pour de l'étourderie. J'avais du mal à avaler ses remarques ironiques ce qui ne présageait rien de fameux pour l'un de ces sandwichs.

Une fois posée la dernière touche j'allais fermer la béance quand je perçus une ultime demande : « Pour achever votre création dont je tiens tout particulièrement à vous féliciter, je vous prie de conclure ce superbe assemblage par un morceau de fromage. Nous avons un penchant affiné pour des tranches d'Abondance issue de la laitière de La Chapelle. »

Devant une telle précision, il y avait de quoi tomber des nues ou à défaut l'envoyer paître, ce qui n'est pas aisé pour une baguette. Cependant, il me revint en mémoire que j'avais un ami berrichon qui avait des accointances de ce côté-là. Je l'appelais dans l'instant pour l'entendre dire qu'il avait justement ramené du fromage de son dernier séjour. Je m'empressais de lui rentre visite pour satisfaire à l'ultime vœu de la baguette bavarde.

Les quatre sandwichs prêts, j'allais retrouver mes camarades qui entre temps et depuis fort longtemps avaient renoncé à m'attendre. Il avait pris un repas rapide alors qu'en dépit de sa nature le mien fut un des plus lents de l'histoire du casse-croûte. N'ayant nullement l'intention de gaspiller tant d'efforts et de patience, je me mis en demeure de les dévorer tous les quatre. J'avoue que le dernier me sembla difficile à terminer et c'est ainsi que j'abandonnais ce fameux croûton qui exigea de moi un effort supplémentaire.

De ce jour, j'évite de manger et plus encore de préparer des sandwichs. Avec le pain, il est possible de faire de mauvaises rencontres ; un meunier irascible, un boulanger chaud du bonnet, une boulangère volage, un député trop bavard ou une baguette qui branle du chef. On a beau connaître la musique, pareille aventure n'est pas sans répercussion. Je vous invite à la plus extrême circonspection en la matière.

 

À contre-voix.

 

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