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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Dans le grenier

Pandore et ses mystères.

 

 

 

 

Un soleil de plomb invite les plus hardis à tenter de se rafraîchir dans l'eau. L'idée même de cuire comme un homard en phase Thermidor ne me pousse pas à tenter l'aventure du sable blond. Je laisse les amateurs s'enduire de crème solaire pour mieux se laisser surprendre par le mélanome sournois. Le parasol serait une bien dérisoire protection, d'autant que le soleil en son zénith réduit considérablement son domaine d'efficacité. Rien ne me fera sortir tandis que je ne dispose même pas du prétexte du Tour de France, pour ne pas suivre les adeptes du bouillon de culture.

Mes amis haussent les épaules, ils se doutent qu'une fois encore, je vais me réfugier dans mes circonlocutions habituelles, volets presque clos, fuyant plus que jamais les rayons ardents de l'astre solaire. Je les laisse à leur médisance, qu'ils aillent lézarder, j'ai mieux à faire !

Je profite de l'aubaine pour m'offrir une échappée belle. La grande maison familiale n'en finit pas de m'inviter à la poursuite de mon passé. Il y a ce grenier qui me tend les bras avec son délicieux capharnaüm. Son joyeux désordre semble abolir le temps, renvoyant l'explorateur à son enfance. L'oreille aux aguets, je m'attends à voir surgir mon pauvre père à la recherche d'un harnais ou bien d'une botte de crin végétal. Pourtant, il y a si longtemps

Tout est resté en l'état. Nous ses enfants, n'avons jamais eu le courage de débarrasser tout ce bazar d'une autre époque. Les souris ont dû en faire leur royaume. Comment leur en tenir rigueur ? J'avance prudemment, l'endroit n'est pas exempt de pièges et de dangers. L'odeur de cuir et de poussière, loin de m'importuner au contraire me renvoie dans la boutique, lors des jours précédant la rentrée des classes. Quelques larmes me montent, j'ai le sentiment de lui redonner vie.

Que cherche-je au juste ? Rien sans doute. Plus rien ici ne pourrait intéresser un chineur, un collectionneur ou un bricoleur. Le temps a joué son rôle, le monde a évolué à l'opposé de cet attirail qui mettait les chevaux au travail pour aider les hommes aux champs. Je souris de retrouver ce collier éventré, ce mors avec ses œillères, ce joug qui ne pourrait même pas servir de lampadaire. Pourquoi avons-nous voulu conserver tout ça en l'état ?

Nulle réponse ne peut justifier ce refus collectif d'assumer, de tirer un trait, de tourner la page. Qu'importe, je suis seul et j'ai tout loisir de me laisser aller à ce penchant de la nostalgie dont mes proches se moquent souvent. Soudain, caché sous un amas de chutes de cuir, un petit éclat de lumière attire mon attention. Il y a un intrus, un objet métallique qui n'a rien à faire ici.

J'enjambe le tas, je cherche un appui pour m'approcher plus encore. Je me penche, parvenant à dégager la chose : « Ma boîte à secrets ! » . Incroyable, je pensais qu'elle avait disparu à tout jamais, qu'elle avait subi le vilain sort de la volonté de rangement des étages de vie pour mettre la vieille demeure aux exigences d'un confort plus moderne. Que fait-elle ici ? J'avoue ne plus me souvenir ce qui provoqua mon désir de la cacher ici. L'annonce des travaux et notre départ quelques jours chez une vieille voisine ? Mystère…

C'est le cœur battant que je m'éloigne du grenier obscur et inquiétant du bourrelier pour me retrouver dans le grenier soigné qui permettait de sécher le linge avec sa petite lucarne qui donne sur le boulevard. Je dispose d'assez de clarté pour fouiller ce trésor et y vagabonder à ma guise. La boîte métallique qui abritait autrefois des gâteaux de la biscuiterie Rougier située non loin de là, s'ouvre sans trop de difficulté en dépit de ses pointes de rouille. En fer blanc, elle est restée telle qu'en mon souvenir.

Pour cacher les objets précieux, une photographie de classe, recouvre un contenu soigneusement rangé. En dépit de mon empressement à retrouver ce qui était essentiel à l'enfant que j'étais, je m'attarde sur ce cliché jauni. C'est tout un pan de mon enfance qui me noue la gorge. C'est la classe de CM1, trente garçons – l'école ne sera mixte que deux ans plus tard. Mon cher Maurice Corbière, ce maître merveilleux qui non seulement me donna le goût de l'école mais plus encore l'envie d'embrasser cette profession. Je m'attarde sur sa crinière, symbole d’indépendance et d'anticonformisme à l'aube d'une révolution qui nous mettra en vacances au mois de mai.

J'observe les visages de mes camarades. Ce sont nos dernières années d'insouciance. L'année suivante, un examen interdira à certains le passage en sixième. Pour eux, le redoublement, le passage en classe de fin d'études ou le départ pour l'école professionnelle de l'usine locale Simca. Certains noms sont sortis de ma mémoire, je m'attarde sur ceux que j'ai fréquentés plus longtemps. Que d'émotion et surtout quelle sottise de n'avoir pas noté les prénoms à l'époque.

Sous la photographie cartonnée, le passé retrouvé. Un soldat de plomb, un survivant des éternelles batailles avec des billes. Pourquoi celui-là ? Sans doute parce que cassé - il avait perdu une partie de son fusil - il avait eu droit à la mise au rencart salutaire. À côté, le dernier stylo porte plume. Taché d'encore, un manche en bois, une plume sergent major, je l'avais soigneusement gardé quand le stylo bille avait supplanté ce témoin archaïque d'un autre enseignement. Je me fais la vaine promesse alors de lui redonner vie…

J'oublie bien vite ce désir pour poursuivre l'inventaire. J'éclatai de rire : le coupe papier que j'avais rapporté de ma première colonie de vacances à Longefoy avec la sœur Vincent. Un pied de chamois, une lame sans tranchant, une inscription ridicule : j'avais mis mon modeste pécule dans cet achat dérisoire. Que les enfants sont des proies faciles pour les marchands de babioles ! Pire encore, juste à côté, une autre colonie, en Suisse cette fois, toujours avec la bonne religieuse aux commandes : une boule à neige, achat anachronique alors que cet été là, l'homme pour la première fois marchait sur la Lune.

Un sifflet à roulette, grossier, asthmatique, tenue par un petit bracelet de cuir afin de le fixer au poignet. Je l'aurais reconnu entre mille ; le dernier sifflet de mon père alors qu'il était arbitre de football. Une passation de témoin et de passion qui s'accompagnait du règlement de ce sport : un petit livret usé jusqu'à la corde et que je n'avais eu de cesse de consulter dans mes années d'apprentissage de ce jeu. Et le plus précieux de tous les objets, celui que je pensais perdu à jamais : son chronomètre.

Un magnifique objet, merveille d'horlogerie, souvent nettoyé par monsieur Berger, lui aussi un artiste dans son genre, l'horloger motard qui roulait sur une superbe motocyclette de marque Peugeot de 350 centimètres cubes qu’il garait dans la remise de la rue de la Blanchisserie. Mon esprit vagabonda du grenier à la remise grâce à ces témoins de mon passé. Quelle trouvaille !

Je détaillai les derniers vestiges : un petit flacon d'essence algérienne, un aérosol rapporté d'Algérie par mon beau-frère et que j'avais conservé précieusement quand son absence demeurait mystérieuse à mes yeux de gamin, coupé des grands tourments de l'actualité. Pourquoi l'avoir rangé là ? Quel était le sens de cette conservation fétichiste ? Je ne peux savoir.

Enfin, le sésame des sésames à l'époque, la clef de la liberté, la porte ouverte vers la Loire, l'échappée belle durant les vacances : ma carte de pêche et ses timbres fiscaux. J'avais grandi, je passais un cap, abandonnant les douves du château et son ticket quotidien de 3 francs pour la journée à cette autorisation annuelle sous certaines conditions. Le premier pas vers l'indépendance et l'adolescence.

Je pensais avoir fait le tour de tous mes trésors de l'époque quand tomba du règlement de foot, une plaque de vélo. Je l'avais arrachée au vieux vélo de mon père, celui sur lequel il avait installé une selle sur le cadre et une autre sur le porte-bagage pour nous emmener ma jeune sœur et votre serviteur à l'école. Une dame, une certaine Helyett symbolisait à elle seule, tout le passé de mon village d'enfance.

J'allais refermer la boîte quand je fus tiré de ma torpeur par le retour de mes amis. Je n'avais pas quitté la terrasse de la maison landaise où nous passions des vacances. J'étais assis devant mon inévitable écran. J'avais écrit ce que je pensais véritablement avoir vécu. Chaque objet a existé, je les revois encore ; ils me manquent plus encore. La boîte a disparu des écrans radars. Il y a plus de quarante ans que j'ai vidé ce grenier et toute cette maison qui depuis a été découpé en plusieurs propriétés.

À contre-temps.

 

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