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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Rémi Carême.

 

Ça ne passe décidément pas.

 

 

 

 

Ce pauvre garçon devrait attaquer ses ancêtres en justice, jamais personnage n’est plus éloigné de son patronyme que ce brave garçon à la face rubiconde, au ventre rebondi et à l'appétit d'ogre. Quand il décline son identité, la bouche pleine et le vêtement couvert de miettes, il hérite toujours d'un éclat de rire, son interlocuteur éprouvant bien des difficultés à avaler la nouvelle.

Rémi Carême, pour couper court à toute supputation est un goinfre. Un ventre comme on dit encore dans nos provinces reculées. Il dévore la vie par les deux bouts, s'enfilant dans le gosier aliments et boissons, sucreries et cochonnailles sans discernement ni modération. Il y aurait une justice à ce que sa santé en pâtisse, mais voyez-vous, il y a parfois de la chance pour les gourmands, ses analyses ne portent nulle trace de ses innombrables débordements.

Seuls son tour de taille et son teint trahissent sa coupable assuétude. Il ne porte pas à la plainte, il n'a jamais fait pitié. Débonnaire, ce bon géant attire la sympathie toute autant que l'invitation. Pas un jour où il ne soit convié à la table d'un ami ou d'une connaissance, pas une sortie ponctuée par une rencontre inopinée qui ne s'achève autour d'un verre. Carême pousse à la consommation sans véritablement y être pour quelque chose.

C'est à croire qu'à sa vue, les gens sont pris d'une frénésie de bouffe ou d'une appétence coupable. Qu'il se nomme Carême ne les freine nullement, bien au contraire. D'ailleurs dans le lot, ils sont de plus en plus nombreux à ignorer le sens de cette pratique religieuse d'un autre temps. Il est le déclencheur de la bombance, le maître des bordées, le prince de la table et le virtuose de la chopine. Chacun s'empressant de suivre son exemple par bravade ou défi.

Rémi s'en amuse. Il sait comment tourne habituellement l'aventure. Ses compagnons de Bamboche ne tiennent pas la route. Rapidement les excès provoquent des débordements de différentes natures tandis que notre homme reste droit comme un I. Il lui faut alors prendre en charge la loque humaine, prendre des mesures de sécurité, prévenir la famille ou confisquer les clefs de voiture.

Carême a tellement roulé sa bosse que pour lui, depuis longtemps, le permis de conduire est un lointain souvenir. Il se déplace à pieds ce qui est peut-être le secret de son incroyable capacité à encaisser tous ses abus. Parfois, il faut l'avouer, il donne l'impression de marcher sur des œufs ou bien de se trouver sur le pont d'un navire, mais il garde le cap et s'empresse de se mettre bien vite à table pour ne pas perdre la main.

Il finira bien par regretter cette forme absurde de suicide. Il se dit volontiers délinquant alimentaire, la formule rend parfaitement compte d'un comportement qui défie les règles habituelles de la diététique ou de l'hygiène alimentaire. Mais quand on s'appelle Carême, les médecins vous donnent volontiers le bon dieu sans indigestion. Il passe au travers des gouttes, des pilules, des régimes, des cures et des mises en garde. La faculté se fie à sa bonne mine avec une naïveté déconcertante

Il continue son petit bonhomme de chemin, lève le coude et la fourchette plus souvent qu'à son tour. Il passe de la table au comptoir, du comptoir à une réception, d'une réception à un vernissage. Rémi ne craint qu'une chose, c'est du moins ce qu'il disait jusqu'alors, le sourire aux lèvres : « Seule une grave crise de régime pourrait avoir raison de ma goinfrerie ! » Il ne croyait pas si bien dire …

Depuis bientôt une année, notre ami n'est plus que l'ombre de lui-même. Il se dessèche, dépérit à vue d'œil, se morfond et a cessé de mener grand train. Ne lui parlez de la crise sanitaire, c'est pour lui un drame, une calamité qui a mis à mal toutes ses petits riens quotidiens qui lui faisaient croquer la vie à pleines dents. Avoir un bout de tissu devant la bouche lui en bouche un coin, voir les bistrots et les gargotes fermés le désespère, constater la fin des relations sociales lui provoqué une véritable indigestion.

Survivra-t-il à ce drame. On peut en douter. Il n'y croit plus, n'attend plus rien de cette existence qui ne mérite plus de la croquer à pleines dents. Il est en pleine dépression, se contente de tenir au jour le jour. Plus personne ne l'invite, l'existence mérite-t-elle d'être vécue dans de telles conditions ? Alors que depuis un an, il est au régime maigre et sec, ses dernières analyses sont très mauvaises. Allez donc comprendre pourquoi ?

Abstèment sien.

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