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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le temps ne fait pas leur affaire …

Une histoire cousue de fils blancs

 

 

 

Paul et Virginie s'étaient toujours aimés d'aussi longtemps que remontent leurs souvenirs d'enfance. Ils avaient grandi dans le même village des bords de rivière, jouant avec les autres camarades de leur âge, certes mais en éprouvant l'un pour l'autre une attirance qui n'avait rien à voir avec le plaisir qu'ils avaient de retrouver les autres.

Quand ils étaient réunis, il leur semblait que les jeux étaient plus agréables, que le temps passait plus vite, que la vie était plus belle. En grandissant, ils mirent un nom sur ces curieux phénomènes qui font le cœur battre plus fort, les joues s'empourprer et la tête vous tourner quelque peu : « Ils s'aimaient d'amour ! »

Autour d'eux, parents, camarades et connaissance avaient compris avant eux ce qui se tissait là de manière inexorable, inextricable et si évidente que tous ne furent pas surpris quand ces deux-là, annoncèrent leur désir de se donner l'un à l'autre. Ils confièrent leur intention à monsieur le curé, car il était le seul à pratiquer ce sacrement en ce temps lointain. Lui non plus ne parut pas étonné par une demande qu'il attendait depuis quelque temps, il est vrai.

Les préparatifs de la noce se firent, laissant à chacun une responsabilité ou une tâche afin qu'il n'y ait pas plus belle fête dans tout le pays. Cette union semblait à tous une évidence, une décision qui ne relevait pas du hasard. Il y avait comme une prédestination mystérieuse qu'il appartenait à toute la communauté villageoise de célébrer.

La date tant attendue approchait. Chacun se préparait afin de tenir dignement son rang pour cette cérémonie où tout le village était convié. Mais en attendant, la vie quotidienne devait suivre son train pour tous y compris les futurs épousés. Si pour Virginie, l'impatience était grande, elle devait la supporter en tournant en rond dans la ferme de ses parents.

La gentille gardeuse d'oies, partait toute la journée avec sa troupe bruyante et plus la date approchait, plus elle trouvait les journées au pré, longues comme un jour sans pain. Elle en devenait presque folle de cette impatience qui vous fait tourner en bourrique, étirer le temps de manière étonnante au point de ne plus se fier à la marche immuable du soleil.

Paul quant à lui était plus occupé par son ouvrage. Il était voiturier de terre, allant de la rivière où il récupérait des marchandises, à leur point de livraison, plus loin dans les terres. Il bougeait, il s'activait et avait moins le sentiment d'un temps figé que son amoureuse. Il se moquait même tendrement de Virginie quand elle lui exprimait son impatience.

L'avant-veille des noces, un chargement d'huiles et de savons venant de Marseille et ayant transité par Roanne était arrivé au port. Paul devait convoyer un charroi au cœur de la grande forêt d'Orléans, précisément à la ferme de l'étang de Vallée du diable à Chilleurs-aux-Bois. Quand il annonça à Valérie sa destination, celle-ci le pria de confier le chargement à un collègue, de ne point se lancer vers une destination qui lui donnait des frissons dans le dos. Paul repoussa d'un haussement d'épaules les superstitions idiotes de sa chère amie.

Il partit donc la voiture pleine, son cheval frais et dispo et de fort bonne humeur, chantonnant de belles ritournelles qu'il savait retrouver lors du bal de leurs noces. « Fouette cocher, trotte, trotte la Jacquotte, taille la route et dévore les lieues ». Il était allé bon train jusque-là quand, ayant franchi le gué Girault, il arriva à la lisière de la forêt d'Orléans, vaste et inquiétant ensemble forestier peuplé de légendes.

La Jacquotte sembla ralentir le pas et à plusieurs fois lança de sinistres hennissements. Paul donna du fouet pour redonner du cœur à l'ouvrage à sa fidèle percheronne. La bête frappa du sabot, rua et s'arrêta net. Elle était manifestement inquiète, redoutant on ne sait quelle sourde menace. Le jeune homme descendit pour lui flatter la croupe et lui parler à l'oreille afin de la rassurer.

C'est alors que surgit, on ne sait d'où, un convoi de tombereaux vides tirés par des bœufs, sans que nul charretier ne mène la manœuvre. Les bêtes allaient comme guidées par une force surnaturelle. Jacquotte, mue par l'instinct ou un ordre qui n'émanait pas de son maître, se mêla au convoi qui s'enfonçait dans une forêt déjà obscure. Paul n'eut que le temps de remonter sur sa charrette pour suivre, impuissant le mouvement.

La marche des animaux allait d'une extrême lenteur. Il faisait maintenant nuit noire et la forêt des loges résonnait d'appels lugubres, des cris des loups, des craquements des arbres, des plaintes du vent. Le jeune homme n’en menait pas large, se rappelant soudain les mises en garde de sa petite chérie.

La nuit passa ainsi, il y eut un autre jour, et le convoi allait son train de sénateur, dans un ordonnancement immuable. Les bœufs ne mangeaient ni ne buvaient ce qui augmenta l'angoisse du charretier tandis que sa Jacquotte se nourrissait au cul du tombereau devant elle qui se chargeait mystérieusement de lui fournir de quoi s'alimenter et s'hydrater. Paul avec une faim de loup mais n'osait descendre de sa place, comme paralysé.

La journée passa, interminable. La nuit tomba et le convoi continuait sa lente progression sans but précis. Paul avait de plus en plus le sentiment que les bêtes tournaient en rond tandis que sa jument ne répondait absolument plus à ses ordres. Il était pris au piège dans ce convoi qui allait le mettre en retard pour ses noces. La nuit fut plus épouvantable encore. Chaque bruit de la forêt glaçait les sangs d'un jeune homme qui claquait des dents non de froid mais de frayeur.

Le soleil se leva sur le jour de son mariage et lui, tournait sans but autour de l'étang de la Vallée du diable. Paul faisait autant d'huile qu'il en transportait. Il avait mouillé ses braies, se sentant défaillir à l'évocation de l'angoisse de Virginie ne le voyant pas arriver. Il aurait bien voulu se sauver de ce manège maléfique, mais il n'était plus en mesure d'exercer sa volonté. Une nouvelle journée passa, une nouvelle nuit se fit qui aurait dû être sa nuit de noce.

Il était fou de rage à l'évocation d'un désir qu'il s'était juré de partager en ce jour béni auquel il avait failli par la faute de ce maudit convoi du diable. Paul pleurait sur son charroi, se maudissant de n'avoir pas écouté les craintes de sa Virginie. Il passa une nuit effroyable, pensant qu'un monstre allait surgir de la cime d'un arbre pour fondre sur lui.

Le matin succéda à ce qui avait été le pire calvaire de son existence et rien ne semblait modifier son sort. La Jacquotte continuait docilement à suivre le convoi. Paul, à bout de forces, n'ayant pas dormi depuis trois jours sombra dans un profond sommeil.

C'est le bruit des cloches sonnant à toute volée qui le réveilla. La Jacquotte s'était arrêtée devant l'église de son village. Virginie, radieuse l'attendait sur le parvis tandis que tous les habitant du village lançaient qui leur chapeau qui leur bonnette en l'air. Paul, en habit de travail descendit de sa charrette pour aller unir son destin à sa chère Virginie. Il avait sans doute connu un mauvais rêve sur un trajet qui lui laissait malgré tout un goût amer dans la bouche.

La bénédiction des deux époux accomplie, tout le monde se retrouva autour d'un formidable vin d'honneur. Paul qui n'avait rien mangé depuis son départ, se jeta sur les plats comme un mort de faim. Virginie eut préféré que ce fut sur elle. C'est à cet instant, que retrouvant un peu ses esprits, n'étant plus dans l'euphorie de ce moment qu'elle attendait depuis si longtemps, elle regarda d'un autre œil son Paul, tout affairé après un pied de cochon.

Virginie s'écria : « Mon dieu Paul, que t'est-il arrivé ? » Elle avait presque hurlé si bien que le vielleux et le ménestrier cessèrent de jouer, que tout le monde se tourna vers le garçon et qu'enfin chacun put constater qu'il avait les cheveux blancs comme neige. Que s'est-il donc passé en allant à l'étang de la Vallée du diable ? Qu'avait-il trouvé sur son chemin pour avoir ainsi blanchi le temps de son voyage ? Et pourquoi diantre, personne n'avait rien remarqué à son arrivée et durant la noce ?

Personne n'en saura jamais rien pas plus monsieur le vicaire qui se signa beaucoup que les deux époux que ce petit désagrément n'empêcha nullement de passer la plus merveilleuse des nuits de noce. Paul semblait bien avoir perdu la notion du temps dans cette affaire mais pour le reste, son bonheur était si parfait qu'il ne s'en fit pas de cheveux pour autant.

À contre-jour.

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