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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La mule lève le pied.

Retraite heureuse.

 

 

 

 

Lasse de parcourir les sentes et chemins de la vallée du Rhône en Avignon, la mule du pape songea à lever le pied, à prendre une retraite bien méritée. Son papal cavalier ne l'entendait pas de cette oreille, il aimait tout particulièrement sa compagnie qu'il préférait de loin à tous ces gens de la curie.

Bonne bête, notre Tristet car le pape Clément l'avait affublé de ce curieux patronyme qui ne poussait guère à la bonne humeur, désirait par-dessus tout prendre du repos, trouver une région plus propice à la méditation et la contemplation. Son maître était un curieux personnage, montant sur son dos pour prendre un peu de hauteur afin de songer à sa prochaine encyclique ou pour réfléchir à une nouvelle bulle pontificale.

Tristet en avait assez, elle s'imagina coincer la bulle, fuir à jamais le vin de messe, l'eau bénite et tous les salamalecs qui entourent son patron. Victime de ce qu'on peut qualifier de crise de foi, la mule se mit en tête d'aller pantoufler loin du palais, de traîner ses guêtres en un territoire béni des dieux.

Une réflexion lui mit la puce à l'oreille émanant de mauvaises personnes. Ces cardinaux ambitieux, ne pouvant justement avoir l'oreille de Clément, se gaussaient honteusement des deux proéminences de Tristet. Ils prétendaient que la mule disposait là de deux antennes qui pointaient directement vers le saint Esprit. Vous imaginez aisément la rouerie de pareille réflexion qui humiliait notre gentille bourrique tout en étant peu amène pour le saint homme.

Tristet prit ses jambes à son cou, rua pour désarçonner l'homme confit dans ses prières, qui ne mettait jamais un pied à terre. Libre de ses mouvements, la mule venait de faire apostasie tonitruante. Libérée de son fardeau on eut dit qu'elle avait le feu au derrière à moins que ce ne fut le diable dans son sillage. Elle fila à toutes pattes vers une retraite bien méritée.

Abreuvée au vin de messe, elle songea que pour finir ses jours, une région viticole lui conserverait ce bonheur incomparable de parcourir les vignes à la condition qu'on y fit point une boisson consacrée. C'est naturellement vers le Cognac qu'elle jeta son dévolu, espérant ainsi gagner quelques degrés dans la béatitude

Ce qu'elle avait entendu sur ses oreilles l'incita à trouver refuge en bord d'un affluent délicat de la Charente. Une congrégation charentaise en visite auprès de Clément avait évoqué avec effroi la présence d'une fort belle chapelle romane à Matha sur les bords de l'Antenne dont des oracles prétendent qu'elle deviendra un jour le temple d'une future religion réformée…

Tristet qui, en bonne mule papale se moquait bien des schismes et des guerres de religion, savait désormais où porter ses pas. Matha sera son havre de paix. Personne en ce lieu ne viendrait se gausser de ses oreilles. La mule ne fut pas déçue, elle trouva là une vallée idyllique, le paradis sur terre, elle qui avait toutes les raisons de ne pas croire, avec ce qu'elle avait entendu, en celui des cieux.

Tristet alla voir le maréchal ferrant de l'endroit. Il y avait là un travail de fort belle facture. Elle se mit dans sa tête de mule l'envie de retirer les fers qu'elle avait depuis toujours au pied. Sa liberté était à ce prix. Elle demanda à l'artisan de l'équiper à la place de délicates chausses, fourrées et moelleuses qui lui tiendrait lieu de savate ou de pantoufle à la condition de lui tenir fermement au pied.

 

L'artisan fort de ce cahier des charges se mit en réflexion, en appela à ses collègues savetiers qui travaillaient le feutre dans l'un des nombreux moulins à eau de l'Antenne et tous les professionnels de la laine. Tristet souffrait d'un trouble majeur de la latéralisation. Incapable de reconnaître sa droite de sa gauche, il convenait que la chose s'enfile indifféremment à hue ou bien à dia.

La collaboration de tous ces merveilleux artistes du quotidien donna toute satisfaction à notre Tristet qui se vit chausser de quatre trésors de confort, des chaussons si plaisants que notre mule ne les quitta plus jamais. Les Charentaises avaient vu le jour sans que l'histoire ne retînt cet épisode lointain.

C’est bien plus tard, lorsque Colbert se met en tête de fortifier Rochefort en 1666 que l’Administration Royale se tourna alors vers Angoulême et ses moulins à eau pour fouler la laine et fabriquer du feutre, les chutes et les rebuts de feutre des pèlerines de la Marine Royale étant recyclés par les cordonniers-savetiers pour fabriquer les premières charentaises, qui sont noires, le dessus en laine, la semelle en feutre, sans pied droit ni pied gauche pour en faire durer l’usage.

Le chausson des Charentes se développe également au 17e siècle à partir des rebuts de feutres de papeterie utilisés dans l’industrie papetière implantée sur la Charente et ses affluents, dans la région d’Angoulême. L'Antenne et le cognaçais se virent ainsi privés de cette formidable invention. Mais qu'importe, voilà restituée leur paternité par ce récit écrit au pied levé par une tête de mule.
 

À contre-usage.

 

 

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L
Voici ce que dit la page web des charentaises :<br /> <br /> ... En connaissez-vous l’origine ?<br /> <br /> C’est à partir des rebuts de l’Arsenal Royal de Rochefort et de l’industrie papetière charentaise qu’ont été façonnées les toutes premières pantoufles. Les cordonniers ont eu la lumineuse idée de récupérer les feutres pour en faire de douces et confortables semelles. La tige, partie supérieure du chausson, provenait quant à elle des excédents de fabrication des tisserands locaux, qui confectionnaient à l’époque, des uniformes pour la Marine. Bien avant l’heure, la pantoufle charentaise était donc un produit précurseur en terme de recyclage, mais aussi, de qualité.<br /> <br /> Le saviez-vous ? À leur invention, au XVIIe siècle, les charentaises étaient surnommées « les silencieuses ». Elles permettaient, en effet, de se mouvoir sans bruit sur le parquet.<br /> <br /> Bon dimanche l'ami conteur.
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C
L. Hatem<br /> <br /> Je l'ai découvert en écrivant ce conte mais je n'ai pas voulu évoquer cela