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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Albatros, passeur de mémoire

« Prends garde à ne pas te brûler les ailes ! »

 

 

 

Il s’appelait Albatros, c’est du moins sous ce sobriquet que tout le monde le désignait. Il était de ces gens dont le nom véritable avait été gommé à jamais par un surnom qui colle si bien à la peau du personnage que plus rien d’autre ne compte. C’était un vieil homme, buriné par une vie au grand air, au regard profond et à la magnifique crinière blanche. Il était trapu, large d’épaules et quelque peu bedonnant. De taille moyenne, il avait des bras à la longueur disproportionnée par rapport à son corps d’où sans aucun doute, ce nom d’Albatros.

Il était le dernier passeur de la Loire de chez nous. L’âge de la retraite depuis longtemps dépassé, il continuait de temps à autre à faire traverser quelques nostalgiques ou bien des enfants comme moi qui refusaient d’emprunter le redoutable pont suspendu, dont le trottoir s’arrêtait à chaque pile et contraignait les piétons à descendre sur la chaussée. Albatros était devenu mon ami, mon maître dans la connaissance de la rivière.

Son métier n’était, personne n’en était dupe, qu'un prétexte pour naviguer en toute saison et à toute heure. Plus que passeur, il était surtout braconnier dans l’âme, une sorte de Raboliot de la rivière, un piégeur, pêcheur aux engins, tricheur, fraudeur de la pire espèce pour les gardes de pêche. Il était si malin qu’il ne se faisait jamais prendre sur le fait mais rien ne l’empêchait d’accompagner sa traversée d’un paquet embaumant fort le poisson. C’était sans doute la véritable raison qui expliquait qu’il eut encore des clients pour effectuer la traversée. C’était une vente sous le manteau en somme, de poissons de Loire tout frais sortis des flots.

Il n’y avait pas meilleur pêcheur que le vieil Albatros. Il savait tout des habitudes des hôtes du courant, connaissait les passages des migrateurs, les manières de les saisir par surprise, eux qui étaient tendus sur le seul but de leur voyage, en oubliant même de manger et donc de mordre à quelques leurres sournois. Il passait le plus clair de son temps à observer, à regarder les mouvements sur l’onde, à chercher à comprendre cette vie qui se dérobait à nos regards mais jamais au sien.

Il naviguait en tout sens sur son bassin, coincé entre la fosse de Saint Thibault là où il prenait les gros carnassiers, jusqu’au virage de Bouteille, ce bassin profond et poissonneux. Une dizaine de kilomètres, son domaine, sa Loire privative que nul ne voulait lui contester. Albatros avait d’ailleurs rendu tant de services aux uns et aux autres, promeneurs, baigneurs imprudents, chasseurs en mal de récupérer un gibier tombé hors de portée, pêcheurs embarqués dans une malencontreuse manœuvre, … Pour tous, Albatros surgissait sur son bateau de manière opportune pour venir en aide, donner un coup de main ou bien un conseil.

Il était apprécié de tous et nul n’aurait songé à lui faire noise pour sa conception si particulière du règlement halieutique. Je pense même que les gardes fermaient les yeux sur ses pratiques, ayant eux aussi bénéficié de son savoir, de ses conseils et sans doute de quelques délations qu’il jugeait nécessaires quand des gougnafiers avaient outrepassé les limites tolérables.

Ainsi en allait-il de son immunité ligérienne. Personne ne la remettait en cause. Le vieux personnalisait la Loire en Sullias, il faisait partie du décor. Il était inconcevable de passer sur la rive sans l’apercevoir sur le flot, baguenaudant, poussant sa bourde sans avoir l’air de faire le plus petit effort. Il faut bien admettre que ses bras, longs comme un jour sans pain, favorisaient grandement son dessein tout comme son art consommé de la navigation et sa connaissance des lieux.

Un jour pourtant, le vieux passa de l’autre côté. Il avait glissé selon la formule du pays, mort comme il avait vécu, sur sa rivière chérie. On avait retrouvé le bateau amarré tout près de la drague, du côté de Saint Père-sur-Loire. Il semblait dormir sur le plancher de son futreau. Il avait senti sa dernière heure arriver, il avait attaché sa grande barque et s’était endormi une ultime fois en admirant le château et sa Loire, un sourire fiché aux lèvres.

L’émotion fut grande parmi tous ceux qui avaient eu recours à ses services. Notre dernier passeur n’était plus. Il fut convenu de lui octroyer un dernier voyage digne de ce qu’avait été sa vie. Albatros était si respecté que les autorités ne songèrent pas à interdire la curieuse cérémonie que concoctèrent ses amis. Elle reste gravée dans ma mémoire et jamais plus bel hommage ne fut rendu à un amoureux de la rivière.

L’homme était mécréant notoire, il n’avait jamais fréquenté l’office et personne n’avait songé à lui offrir une cérémonie religieuse. C’est un véritable rite païen auquel eut droit Albatros. Son cercueil fut déposé sur son dernier bateau, deux hommes se mirent à la bourde pour lui faire regagner la rive de Saint Germain. De chaque côté, une foule silencieuse et respectueuse regardait ce dernier passage, chacun devinant que durant longtemps, plus aucun bateau ne naviguerait en ce lieu.

Arrivés sur la cale de Saint Germain, le bateau et son dernier passager, furent hissés sur le quai à l’aide de rondins. Le cimetière de Sully étant tout proche, le cercueil poursuivit sa route sur le même véhicule, toujours en glissant sur les roules de bois. Les hommes qui se chargeaient de ce magnifique cortège faisaient en sorte que le mouvement soit lent et le plus silencieux possible.

Quelle émotion ! Quel bel hommage. Albatros arriva ainsi, à bord de son bateau : son ultime et plus fidèle compagnon, devant le trou qui lui avait été préparé. On le mit en terre. Les amis se recueillirent une dernière fois. Ni fleurs ni couronnes sur la tombe mais simplement quelques trophées, des poissons naturalisés parmi les plus gros qu’il avait attrapés et un fer de bourde planté dans un bac de sable de Loire.

Puis, tout le monde revint sur le quai avec la barque désormais vide. Elle retourna à l’eau dans un silence impressionnant. Des hommes répandirent de l’essence sur l’embarcation, une allumette y fut lancée au moment même où elle était poussée dans le courant. Chacun versa une larme quand les flammes s’emparèrent du bateau du passeur qui filait vers le couchant. Dans un ultime clin d’œil du destin, un soleil flamboyant se couchait dans la rivière tandis la barque brûlait dans son prolongement.

Depuis, il n’y a plus eu de bateau de bois amarré dans ce village. Albatros avait été le dernier et le sera longtemps encore jusqu'à ce que des gamins de l'école de Saint-Père ne fabriquent la Belle Aventure. L'homme reste dans ma mémoire tout comme cette image inoubliable d’une barque se consumant dans le coucher de soleil. La Loire avait célébré un de ses plus grands amoureux. La devise inscrite sur son bateau, résonnait alors dans tous les cœurs. Curieusement ce n’était pas un nom comme le font désormais tous les marins mais une phrase chère à notre ami Albatros : « Prends garde à ne pas te brûler les ailes ! » Que voulait-il nous faire comprendre avec cet étrange message ? La Loire a scellé à jamais ce mystère.

À contre-jour

Aquarelles de Jacques Duval

 

 

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