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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Suzette

Escorte Gueule Princière ...

 

 

 

Il est des notoriétés qui doivent leur bonne fortune au hasard ou à la coïncidence. Celle de Suzette est de celle-là tout en portant autour d'elle un parfum de suspicion, d'orgueil et de mystère. Tout ceci n'aurait d'ailleurs aucune importance si têtes couronnées et têtes toquées ne se mêlaient pas à cette sombre histoire qui fit la fortune des gazetiers et des cuisiniers.

Suzette, fort belle dame, n'a sans doute jamais enfilé un tablier de cuisine quand on voit dans quel microcosme elle évolue. L’élégante accompagne le Prince de Galles, habillé, le détail a son importance pour la suite du récit, en pied de poule. Suzette ne serait pas sa cocotte mais en la circonstance, il nous appartient de marcher sur des œufs, nous frôlerions le crime de lèse-majesté.

Le futur Édouard VII pour l'heure n'est encore que le rejeton de la reine Victoria, il peut bien jeter sa gourme en galante compagnie, d'autant plus qu'il est fort loin de son royaume insulaire. Cependant, on se ne refait pas, le couple ou le duo, passe d'agréables moment dans une Principauté. Il n'est pas question de fréquenter n'importe qui n'importe où quand on a le sang bleu.

Dans cette histoire, tout est douteux du reste puisque ladite Suzette ne se prénomme pas ainsi. Suzanne Reichenberg de son vrai nom, se contente de tenir le bras d'Édouard pour se rendre au restaurant du Grand Hôtel de Monte Carlo, une table simple et modeste, vous devez bien vous en douter. C'est donc en toute discrétion que ces deux-là remettent le couvert sur une nappe blanche un soir de Chandeleur.

On ne sait pas si Henri Charpentier, apprenti marmiton de 16 ans, a tenu la chandelle pour faire couleur locale, toujours est-il que bien des années plus tard, le susdit, se rappelant soudainement que faire des crêpes ce jour-là avec une pièce en or, peut rapporter gros, il s'attribua les mérites d'une recette qui retourna complètement l'art de la galette.

Si ce n'est donc pas Henri, c'est certainement le chef en personne, Auguste Escoffier, un grand escogriffe qui se mit en quatre pour honorer son illustre convive. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué pensa-t-il tout en se disant, en cette époque douloureuse pour les monarchies européennes : nous sommes en janvier 1896, il ne serait qu'une juste et douce revanche de faire d'une recette du peuple, un plat d'exception pour le haut du panier.

Ainsi naquit une recette qui au fil des époques se trouva largement transformée. Permettez-moi que je vous livre celle de l'époque afin d'en apprécier la simplicité. Quand un futur roi mange une galette, il ne va tout de même pas se contenter d'une simple crêpe bretonne.

Les ingrédients pour un plat digne d'un roi : 250 g de farine, 3 œufs, 50 cl de lait, 40 g de sucre, 2 cuil. à soupe de curaçao. Beurre de mandarine : 60 g de beurre pommade, 60 g de sucre, jus et zestes de 4 mandarines, 2 cuillères à soupe de curaçao (liqueur bleue à base d’orange amère).

La préparation pour un chef étoilé : Préparer la pâte à crêpes en versant la farine dans un saladier en argent en faisant un puits au milieu. Casser les œufs au milieu, ajouter le sucre et mélanger en incorporant la farine petit à petit. Ajouter le lait et la liqueur d’orange. La pâte doit être parfaitement lisse et sans grumeau. Laisser reposer 2 heures.

Préparer le beurre de mandarine : mélanger le beurre pommade avec le sucre et la liqueur d’orange, ajouter jus et zestes de mandarine. Mélanger. Cuire les crêpes dans une poêle légèrement graissée qui n'attache pas. Tartiner les crêpes avec le beurre de mandarine, plier en 4 et napper éventuellement avec un peu de beurre. Servir aussitôt !

Le Prince apprécia le dessert et en félicita le chef. Celui-ci, pour l'honorer prétendit qu'il avait conçu cette préparation tout spécialement pour lui et que d'ailleurs, il entendait lui en décerner le mérite en la nommant Crêpe Prince de Galles. Le Prince, flatté certes, se rendit vite compte que la chose risquait fort de tourner à la farce d'autant plus que cette crêpe pouvant être flambée, cela raviverait le vieux conflit historique avec les Français.

Galant homme, Édouard souhaita que sa charmante accompagnatrice (en tout bien tout honneur) hérite de ce présent royal. La Crêpe Suzette était née. Depuis, les recettes évoluent au gré des interprétations des maîtres et maîtresses queux. Le curaçao a laissé la place au Grand Marnier tandis que les crêpes continuent d'être sautées, ce qui ne cesse de me retourner l'esprit.

À contre-emploi.

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