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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La java du diable

Les nautiers musiciens

 

 

 

Ce qu'il advint à deux compères musiciens ayant été mandés pour distraire les hôtes de la belle demeure du maquis de Béthune, mérite de vous être narré. Ils avaient profité de l'invite, pour se rendre dans le magnifique château de Sully en remontant la Loire sur leur fûtreau, un beau voilier racé à la devise celte : « Archantavel ».

Le voyage aller avait été pour eux une bonne occasion de profiter pleinement de la rivière, de faire belle halte chez des amis le long de leur court voyage de Litz et Beach jusqu'à Sully-sur-Loire. En flânant ainsi au gré du vent, ils arrivèrent juste à temps pour le début des festivités. Durant trois jours et deux nuits, ils ne cessèrent de distraire la belle assemblée, d'enchanter les mélomanes, l'un avec sa cabrette et l'autre son violon.

Ils avaient tout autant honoré la table, allant de temps à autre rejoindre la cuisine pour jouir des mets les plus délicats tout en ne négligeant jamais de déguster d'excellents vins au pichet. Quelques mauvaises langues prétendirent qu'ils n'eurent jamais le gosier sec en dépit des heures passées à faire le monde danser.

D'autres affirmèrent encore qu'ils usèrent d'une tout autre mélodie en compagnie de charmantes servantes qui réclamèrent à découvrir leurs diapasons. La plus belle harmonie régna entre eux, se jurant de garder le silence sur ces petites entorses au contrat de mariage du plus jeune. Ils n'étaient d'ailleurs pas très pressés de rentrer et firent durer les festivités le plus tard possible le dernier jour.

 

La nuit était tombée depuis assez longtemps quand le ménétrier alla quérir son jeune compère qui avait encore remis le couvert. En toquant à sa porte, il lui dit : « Tout joueur de cabrette que tu sois, c'est toi qui te feras souffler dans les bronches par ta mégère, si nous ne rentrons pas avant le lever du jour ». Il perçut un tumulte, son compagnon ayant sans doute fait de perfides promesses à la donzelle. Peu après, il rejoignit son ami le violoneux, la joue rouge.

Le plus jeune demanda à son ainé s'il se sentait de naviguer à la nuit. L'autre, nautier chevronné lui rit au nez : « Rien ne me fait peur, nous ne risquons pas de faire de mauvaises rencontres et le courant va nous pousser sans le moindre effort. Tu pourras dormir tout à ton aise tandis que je te mènerai à bon port ! »

 

Hors donc, Lancelot le ménétrier fit embarquer à son bord un Roland qui manifestement avait trop donné de sa personne. Le nautier n'eut pas sitôt lâché les amarres que son collègue dormait comme un sonneur, ce qui est somme toute assez normal pour un joueur de cabrette. La nuit était propice à pareille aventure, le ciel dégagé offrait à une lune bienveillante la possibilité de naviguer à vue.

C'est alors que débuta leur avalaison, dans des conditions qui laissaient augurer d'un voyage sans encombre. Roland ronflait puissamment, seul désagrément pour Lancelot qui ne pouvait ainsi jouir pleinement des bruits d'une nuit propice à la rêverie. Tout se passa bien jusqu'au passage devant la Basilique de Fleury.

 

Est-ce parce que Lancelot, mécréant notoire oublia de se signer devant ce majestueux monument religieux, fierté des gens du pays dressé là où autrefois les Gaulois célébraient les forces de la nature dans ce qui fut alors l'ombilic sacré des Gaules, toujours est-il qu'un mauvais vent de Galerne se mit à souffler, retardant la descente, contraignant le pilote à pousser sur la bourde sur une Loire soudain assombrie par des nuages qui cachèrent la Lune.

C'est précisément lorsque Lancelot n'y vit plus goutte que son jeune camarade cessa de ronfler, tandis que les animaux semblèrent se taire dans la crainte d'une tempête qui menaçait. Dans ce silence assourdissant, le marinier fut envahi d'une sourde angoisse qu'il chassa bien vite d'un haussement d'épaule tout en sifflant un rondeau pour se donner du cœur au voyage.

Les sifflements indisposèrent celui qui dormait du sommeil du juste et s'en plaignit amèrement. « Ne veux-tu donc pas cesser, tu m'as réveillé. Demain j'ai une rude journée ! ». Lancelot apprécia modérément cette remarque de la part de celui qui les avait mis en retard pour une raison inavouable.

Des cieux soudain, tomba une pluie d'une violence rare. Fort heureusement nos deux amis se vêtirent chacun de ce fameux Gariot, la grande cape de laine épaisse et imperméabilisée par une doublure extérieure en toile goudronnée, équipée d'une capuche qui les maintint au chaud tout autant qu'au sec sous ce déluge. Le bruit de l'eau sur la rivière et sur leur cape berça Roland qui une fois encore s'endormit alors que des nuées, un orage d'une rare virulence éclaira le ciel.

 

Cette fois, Lancelot n'en menait pas large. Il se doutait bien que rester sur l'eau dans pareilles circonstances n'était pas prudent. Mais, il savait que son compère devait rentrer à temps ou bien ça allait barder pour son grade, ce qui était après tout son problème, avec le risque de perdre définitivement son partenaire de bal, qui était un peu le sien.

Il en était là de ses réflexions quand aussi précipitamment que la tempête était venue, les éclairs comme la pluie cessèrent dans le même instant pour plonger à nouveau la rivière dans une obscurité totale, à vous glacer les sangs. Le ménétrier dans un extrême tourment fut soudain frappé par une angoisse plus terrible encore que celle de la foudre.

 

Semblant venir des profondeurs de la rivière, une plainte affreuse se fit entendre, une lugubre mélopée, un chant entêtant d'une gravité caverneuse quand une ombre spectrale vint à sa rencontre à contre-courant. Tout mécréant qu'il était, le brave nautier se signa, appelant Saint Nicolas à la rescousse.

Il était bien tard pour attendre l'intercession de l'évêque de Myre quoique l'évocation de son martyre lui mit un peu de plomb dans la tête. Dans un mouvement de survie, le violoneux jeta l'ancre dans les flots, immobilisant bientôt le fûtreau dans le mitan de la Loire. L'apparition arriva à sa hauteur dans un rire sardonique sans nul doute pour cacher sa déception. Le diable, car c'était bien Lucifer qui s'était offert une sortie nocturne, avait l'intention de profiter de la dynamique de leur rencontre pour pousser le pilote hors de son bateau.

Lancelot perçut ce mouvement d'humeur du malin. Il en eut l'intuition plus exactement et avec un incroyable aplomb se moqua de cette terrifiante apparition : « Vous vouliez me pousser dans les flots pour vous emparer de mon fûtreau afin de vous saisir de l'âme de mon compagnon qui a commis péché mortel. Vous êtes encore plus retors que je ne l'imaginais. Vous aviez sans doute l'intention de mettre en application l'expression : « Tirer le diable par l'aqueux ! »

Lucifer, quoique ange déchu, n'en demeurait pas moins l'ancien bras droit du très grand, créateur de toute chose à commencer par le verbe. Il s'éleva contre cette confusion lexicale de notre musicien en lui déclarant tout de go : « Si la musique est dans vos cordes, il n'en va pas de même pour la parole ! ». Constatant que le diable pouvait entretenir une conversation aussi aisément qu'un feu d'enfer, Lancelot lui proposa de réparer sa faute en lui jouant un air de musique.

Au milieu de l'eau, un curieux pacte entre un diable lexicographe et un mécréant mélodiste fut conclu. Lucifer cracha dans l'eau pour sceller l'accord majeur qu'il établissait avec ces deux-là, leur accordant la vie sauve pourvu qu'il apprécie le morceau créé spécialement pour lui. Au fond de la Loire, en ce lieu précis, une cavité profonde se forma dans l'instant : une bîme qui conduit directement dans les entrailles de la terre.

Lancelot attrapa son violon, il eut une inspiration qu'on peut qualifier de divine tandis que Roland, réveillé par l'expectoration diabolique, se mit à chanter en inventant de curieuses paroles. C'est cette nuit que naquit la java du diable dont un certain Charles Trenet retrouva bien des années plus tard les traces en s'en attribuant malicieusement la paternité. L'ange maléfique ne fut pas déçu, il remercia les deux compères qui arrivèrent à l'heure à destination, lavés à jamais de tous les péchés passés et à venir. Ils en avaient bien besoin car jamais ils ne cessèrent de tirer un peu trop sur la corde.

À contre-temps

 

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