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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Comme du bon pain.

Le pacte avec le diable

 

 

 

Ce qu'il advint à un petit homme portant un béret ne vous laissera certainement pas sur votre faim. L'homme avait des envies de faire parler de lui, de mettre en boule les tenants de la tradition. Lui qui pourtant venait de sa Bretagne, avait depuis longtemps oublié ses racines. Il voyait tout en grand, faisant de sa petite épicerie une grande surface qui ne cessait d'étendre son ombre sur tout le pays.

Edouard, puisque tel est son prénom vit dans sa fulgurante ascension le signe qu'une bonne fée s'était penchée sur son Landerneau (il avait dépassé depuis fort longtemps le stade du berceau). Sa nourrice le lui rappelait parfois, tentant vainement de le ramener à plus de mesure quand il imposait des prix toujours plus bas aux paysans qu'il étranglait.

C'est justement lors de l'une de ces remarques d'une femme qui lui avait donné le sein qu'il se mit en tête de vendre des miches de pain dans ses magasins. L'association d'idée est aisée à comprendre, le résultat ne se fit pas attendre. La femme, soupe au lait, ne lui pardonna jamais cet affront d'autant que son mari qui tenait une boulangerie artisanale avait dû mettre la clef sous la porte.

C'est de dépit sans nul doute que le pauvre homme traita Édouard de bâtard. Si la chose est inélégante, elle n'a pas moins le mérite de la franchise. Ce vilain personnage allait mettre à mal une profession qui pourtant faisait l'honneur de la nation. Le pain, longtemps avait été la nourriture principale des gueux et des manants. Il n'était pas toujours blanc et ne sortait pas du four tous les jours, mais il se conservait alors la semaine pas comme les infâmes pâtons surgelés qui gonflent dans des fours électriques.

L'insulte cependant quand elle est faite à un puissant entraîne souvent des répercutions et des dégâts collatéraux. Édouard allait montrer de quel bois il se chauffait. Il sortit du four ce qu'il nomme abusivement une baguette, tant la chose ne tient pas la distance et n'a aucune saveur, se couvrit de son béret et attendit qu'un mauvais diable vienne lui souffler une idée de nature à laver son honneur.

Lucifer qui aime semer la zizanie et la pagaille dans cette vallée de larmes ne tarda pas à venir à sa rencontre. Édouard lui demanda conseil mais l'autre, faisant preuve de plus de rouerie encore, exigea d'abord de profiter pour l'éternité du droit de se servir dans un Centre Éclair à sa guise sans limite d'achat tout en profitant des avantages clients. Un contrat de plus avec le diable ne pouvait effrayer celui qui mettait le feu à toute l'agriculture nationale.

Le contrat dûment signé devant un huissier, Lucifer est de nature sourcilleuse, le malin glissa à l'oreille d'Édouard le moyen le plus sûr de briser une profession qui avait croûton sur rue depuis des lustres. Il lui conseilla d’inonder le pays d'une baguette diabolique à 30 centimes l'unité. Cette offre alléchante allait mettre à genoux tous les boulangers artisanaux tandis que les imbéciles se précipiteraient pour profiter de l'aubaine. Si Édouard sur ce coup, ne ferait pas son blé, il allait moudre ses détracteurs en les roulant dans la farine.

Edouard en bon commerçant avisé, connaisseur de la stupidité légendaire des clients, retint l'idée tout en lui apportant une nuance de taille. Le prix serait de vingt-neuf centimes, un détail qui fait toute la différence quand il s'agit d'attraper des mouches avec du vinaigre. Lucifer rit sous cape de cette excellente disposition en se demandant bien pourquoi son interlocuteur n'était pas allé au bout de la logique des canailles de son espèce en ne songeant pas à vingt-neuf euros et quatre-vingt-dix-neuf centimes.

L'affaire fit grand bruit, ce fut un véritable coup de tonnerre dans les Centres Éclair. La foule des acheteurs sans état d'âme ni bon goût fit un triomphe à ce prix d'appel. Une à une les boulangeries du pays baissèrent leur rideau de fer au point que l'UNESCO renonça à classer la baguette de pain au patrimoine de l'humanité. Un député s'en étrangla d'indignation. Il alla dans la dernière boulangerie qui résistait encore à ce coup de force pour lui acheter une ficelle. Il avait mandé les télévisions pour le suivre. Il allait faire un coup d'éclat.

Avec sa ficelle sous le bras, le brave parlementaire se rendit au palais Bourbon. C'était le jour des questions au gouvernement, il avait préparé son affaire. Richard, puisque c'est de lui qu'il s'agit monta à la tribune devant un hémicycle plein à craquer. Chacun savait qu'il y avait fort à parier que le trublion allait une fois encore faire des siennes dans son combat contre la malbouffe.

Dans un silence de cathédrale ce qui est chose rare en un lieu qui tient davantage de la pétaudière, le parlementaire du terroir accrocha la ficelle au balcon du président de la noble assemblée et se pendit en un ultime geste de désespoir. Ses collègues, frappés de stupeur, restèrent sans voix devant le sacrifice ultime d'un député capable d'aller jusqu'au bout de ses idées. Nombreux étaient ceux qui se réjouirent justement de n'en avoir aucune, c'est ce qui leur permet ainsi de faire carrière dans la profession.

Richard eut droit à des obsèques nationales tandis que la crémation eut lieu dans un four à bois de la dernière boulangerie en exercice. Puis, dans une incroyable unanimité, le parlement et la chambre haute votèrent une loi interdisant au supermarché de fabriquer du pain. De ce jour, les boutiques ouvrirent à nouveau et le bon peuple retrouva le goût du vrai pain. Édouard fut mis au pain sec dans une minoterie pour qu'il se repente enfin de toutes ses mauvaises actions. Il fut même contraint, torture suprême, non d'avaler son chapeau mais de manger son béret.

Ainsi la baguette trouva place au patrimoine mondial tandis qu'à jamais on honora la Saint Richard, chaque année dans toutes les boulangeries de France et de Navarre. En offrant à tous les clients un petit pain fourré au camembert au lait cru.

À contre-feu.

 

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