Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Sa Bohème

 

Le dernier pas.

 

 

 

Archimède, notre brave clochard céleste fait une pause dans son errance compulsive. Il s'est posé dans un havre de paix, un lieu à l'écart des gens et de l'agitation du monde. Un ami ou plus exactement une relation de hasard, un pêcheur lui a proposé de faire une halte dans « La grande Ourse » sa toue cabanée, dont durant quelque temps, il n'aura pas usage pour ne pas dormir à la belle étoile.

 

La cabane comme dans nombre de ces maisonnettes flottantes est chauffée, équipée d'une toilette sèche et de quoi préparer un repas et dormir confortablement. C'est bien plus que le quotidien de celui que les registres administratifs qualifient de SDF, sigle immonde pour un pouvoir incapable de juguler la croissance incessante du phénomène.

 

Archimède n'a que faire de la manière dont on le désigne. Sa bohème à lui, il l'a choisie, revendiquée, adoptée très tôt au sortir de l'adolescence. Il se souvient de ce professeur de français qui faisait fi de sa dégaine, de sa manière assez peu conforme de s'exprimer en classe. Lui que les autres enseignants pointaient du doigt et invitaient plus souvent qu'à son tour, à se rendre au bureau du surveillant général pour laisser place nette dans le cours, avec cet enseignant, il avait trouvé un point d'ancrage, une oreille attentive et surtout un passeur d'émotions.

 

Qu'il soit souvent renvoyé, il n'en avait cure. Il ne craignait pas s'ennuyer dans la vaste étude si impersonnelle. Il avait toujours un livre dans sa musette, ce sac de toile qu'il portait en bandoulière et qui exaspérait tant les tenants d'un enseignement le doigt sur la couture du pantalon. C'est son bon monsieur Aulanier qui lui conseillait des ouvrages, des romans surtout et parfois des recueils de poésie.

Le premier coup de foudre fut un livre de Robert Pinget, une écriture qui sortait du cadre, une invitation à l'aventure et au voyage : Graal Flibuste. Les codes éclatés, la structure romanesque chamboulée et le picaresque convoqué à chaque page, Archimède abandonna toute idée de vie rangée, de carrière professionnelle et de conformité sociale.

 

Puis vint Don Quichotte de Cervantes. Avec ce livre, la représentation qu'il se faisait des structures sociales éclata littéralement. C'est dans l'errance et une quête impossible qu'il se lancerait. Il renonçait au confort, à la sécurité de sa famille pour partir sur les routes. Ses moulins à vent, il ne savait pas encore ce qu'ils seraient au juste mais ce qui est certain, c'est que la route serait son unique domaine.

C'est alors que son professeur lui conseilla les poèmes de Rimbaud. Ce fut le coup de grâce, l'arrêt sur le champ de cette comédie devenue de plus en plus absurde et inutile du Lycée. Il ne passerait pas le bac de français, il n'irait pas au terme de sa dernière année de dressage. Il était resté sauvage, il s'en alla par les chemins.

 

Le printemps cette année-là lui facilita l'immersion dans le quotidien des vagabonds. Il avait eu des parents attentifs qui lui avaient payé des camps itinérants. Il disposait à la fois du matériel et des chaussures pour tailler la route et dormir à la belle étoile. Il devait se montrer discret, éviter les villes, fuir les gendarmes car il n'avait pas encore atteint l'âge de la majorité. Une question de quelques mois pour affirmer son engagement et se former à sa nouvelle existence.

Les années ont passé, les déconvenues sont vite arrivées, les galères se sont accumulées, les difficultés matérielles sont devenues son quotidien. Pourtant, Archimède ne regrette rien, ne changerait pour rien au monde d'existence. Il a trouvé de ci de là des bonnes âmes qui lui ont permis de tenir le coup, de se refaire parfois la santé ou la cerise comme ce merveilleux pêcheur de Loire dont il profite de l'hospitalité.

 

En échange, Archimède le marginal, Archimède le trimard, Archimède : son hygiène incertaine par la force des choses (tout autant que l'incurie des villages qui ne mettent pas une douche à disposition) et son langage fleuri offrait à tous ces braves gens qui lui tendaient la main, des lectures ou des poèmes. Il débutait toujours par ce texte du jeune Arthur, écrit à 16 ans en 1870. Un siècle plus tard et avec un an de plus que ce prodigieux auteur, Archimède avait découvert ce poème qui le fit basculer dans un autre monde.

 

Ma Bohême

 

 

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

 

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

 

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

 

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

 

Arthur Rimbaud

 

Les années ont passé, il a maintenu le cap de son existence marginale. Déjà vieux pour son âge, la route n'est pas une cure de santé, elle est maîtresse exigeante et peu salvatrice, Archimède sait qu'il n'est pas loin du terme de son périple. Il n'a plus de dents, le dos cassé, les pieds en bouillie, la santé précaire, le souffle court et qui plus est, il n'est pas vacciné. Il se récite une ultime fois son poème initiatique, s'offre un dernier repas en profitant des réserves de son hôte. Il boit un vin bouché, lui qui a si souvent cédé aux sirènes des bouteilles étoilées.

 

Repu, la tête lui tournant un peu, il se prépare à son dernier voyage. Il range soigneusement ses livres, ses chers compagnons que le pêcheur saura apprécier. Il sort de la cabane, regarde une dernière fois la voûte céleste. Sans amertume, sans le moindre regret, il s'offre son dernier pas, un plongeon dans la rivière sombre et violente. Il ne veut surtout pas être compté parmi ses 587 compagnons d'infortune mort dans la rue dans ce pays de cocagne, il a choisi de disparaître avant, en choisissant sa tombe. Il a lesté sa musette de gros cailloux et l'a fermement attachée à son buste. Il se laisse couler.

Qui se souciera d'Archimède ? Il ne figurera pas sur la honteuse liste des SDF morts dans la rue. Le pêcheur qui trouva les livres posés sur la table de sa cabane a compris. Il gardera le silence. Il espère simplement que la Loire conduira son vieil ami bien plus loin, lui offrant un dernier voyage au long cours. De temps à autre, quand l'homme vient dormir sur son bateau, il ne manque jamais, la nuit venue, de sortir sur le pont avant, de prendre le poème que disait toujours Archimède et de le lire à haute voix pour celui qui passait de temps à autre lui rendre visite.

 

Archimède, où qu'il soit désormais, a sans nul doute, le plus bel éloge funèbre qui soit. Dans le ciel, une étoile brille un peu plus que les autres. Le pêcheur se met à songer que c'est le vagabond qui lui fait signe.

 

À contre-pied.

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Bonjour Nabum, <br /> Triste ton conte de ce matin. Mais réel malheureusement ! <br /> Freluquet et sa troupe honteuse cadenassent tout ce qu'ils peuvent...ils oublient que nous garderons notre Liberté de penser, de rire, d’Amitié..<br /> Beau Dimanche à toi Bonimenteur<br /> La Fée du Forez
Répondre
C
Martine<br /> <br /> Ce pitoyable président est prêt à détruire ce qui reste d'unité nationale pour rester en place et servir des intérêts qui ne sont ceux du peuple<br /> Peuple au demeurant qu'il méprise<br /> <br /> N'a-t-il pas affirmé que sous son mandat il n'y aurait plus personne dans la rue avant que de se contenter de faire cadeaux sur cadeaux à ses commanditaires ?
L
Beau poème pour un gamin de 16 ans...<br /> <br /> Archimède est resté libre, sans dni ni qr code !<br /> <br /> Bonne année bonne santé, Nabum.
Répondre
C
L Hatem<br /> <br /> La liberté a un prix<br /> L'absence de spectacles en Orléans ... ville cadenassée par la Bourgeoisie honteuse