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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le gros bateau qui rêvait de voler

Conte en chantier pour la lavandière

`

 

 

Il advint qu'à force de baigner dans son jus, de rester immobile le long de la berge, un bateau lavoir d'un fort respectable tonnage, se mit dans la tête qu'un jour il lui faudrait voler. Le rêve d'Icare n'est pas la spécificité des humains, la grande barge avait souvent les yeux levés vers le ciel, d'autant plus qu'elle avait le bonheur de partager les lumières de Loire .

Pour « la lavandière » car telle était la devise de ce magnifique bâtiment flottant, tout avait commencé avec le bal des mouettes, qui durant tout l'hiver se déroulait à ses pieds. Les mouettes se regroupaient en bande sur les balustrades et garde-corps le long du canal, à la capitainerie, bien plus en amont, à 500 mètres de son lieu d'accostage. Puis, la nuit venue, un signal mettait en branle toute la troupe ailée.

Les mouettes d'un même mouvement s'envolaient pour se poser au milieu du chenal, juste en face de leur point de départ. Là, elles se laissaient toutes porter par le courant, immobiles, semblant profiter de ce court voyage pour dormir ou se reposer. Arrivées à hauteur du bateau lavoir, toutes dans une réaction parfaitement synchronisée, s'envolaient pour revenir à leur point de départ et recommencer cet étrange bal, une grande partie de la soirée.

Le bateau les regardait avec envie. Lui dont les derniers clients étaient partis, se trouvait bientôt seul, oublié de tous sur ce quai où il n'y avait plus âme qui vive (c'est l'hiver, dois-je vous le rappeler ?). Il se morfondait, rêvant de se joindre à ces compagnes graciles et élégantes. Lui était quelque peu pataud, son rêve avait peu de chance de se réaliser.

Il héla bien la grande troupe des oies qui avaient l'habitude de s'ébattre tout près de lui. Elles étaient si nombreuses qu'il se dit naïvement que si l'union fait la force, elles pourraient toutes se donner un coup de patte pour lui offrir un baptême de l'air. Mais hélas, les oies voyaient ce bateau d'un regard sourcilleux. Elles qui avaient des palmes craignaient qu'elles soient prises pour des battoirs par cette « lavandière » qui ne leur disait rien qui vaille.

Les oies lui firent le bec et comme elles étaient issues de très nombreux mélanges les unes cacardaient, d'autres criaillaient, certaines jabotaient, quand quelques-unes piaillaient et toutes de médire à propos du plus gros bateau de la flotte locale. « La lavandière » digne héritière des laveuses d'antan n'avait que faire de ces mauvaises langues. Ce n'est pas un bateau lavoir qui se formalise de ce que peuvent dire des langues trop bien pendues. C'est hélas en se disant in petto cette expression que le bateau se souvint de ce qui constituait son obsession.

 

Il chercha autour de lui s'il ne pouvait trouver des complices parmi les autres embarcations de l'endroit. Il y avait bien une armada de bateaux légers équipés de mâts, mais hélas si parfois il mettaient les voiles, jamais il ne les avait vus décoller de la bassine. Même si dans son restaurant on se régalait d'un vol-au-vent, il ne pouvait décidément pas compter sur ses collègues en bois. Il tenta de convaincre son voisin le plus proche, un curieux bateau muni de roues et d'une cheminée. S'il était capable de rouler, pourrait-il lui donner un coup de pouce pour réaliser son rêve ?

Quoiqu'il avait tout pour se faire passer pour un bateau à vapeur, nulle fumée ne sortait de sa cheminée qui n'était qu'illusion. Les aubes n'avaient elles non plus pas tourné depuis fort longtemps. Ce bon camarade, tout motorisé qu'il était, restait cloué à son quai. Le pauvre bateau lavoir se voyait condamné à rester éternellement enchaîné à ses amarres, la coque immobile, loin des cieux.

Il y avait de quoi broyer du noir, se faire du mouron et pourquoi ne pas le dire, sombrer dans une profonde neurasthénie. La lavandière allait perdre pied, se noyer dans un verre d'eau ou une coupe de champagne alors qu'elle n'avait de cesse de désirer s'envoyer en l'air. Elle filait un mauvais coton et se trouvait dans de fort vilains draps. La situation était inextricable.

Le bateau lavoir ne comptait pas en rester là. Il avait essuyé des échecs, mais là est le destin de nombre de ses devanciers. Beaucoup du reste avaient connu des infortunes diverses, emportés le plus souvent par les colères de la rivière, embâcle, débâcle, crues furent les raisons de leur disparition avant que la machine à laver ne vienne réduire à néant les débouchés de la profession. Lui-même avait dû se reconvertir dans la restauration, le spectacle et les soirées à thème, ce qui parfois lui laissait espérer qu'il pouvait lui aussi s'envoyer en l'air.

Vaines supputations, ce n'est pas sur les humains qu'il lui fallait s'appuyer pour connaître l'extase de la lévitation. Il en était là de ses réflexions quand deux grues, égarées sans doute, puisque la migration de leurs congénères avait eu lieu à l'automne, vinrent se poser non loin de son lieu d’amarrage. Immédiatement la lavandière fit les yeux doux à ces deux-là. « Mes adorables petites grues, prenez-moi dans vos becs et offrez-moi un petit survol de ma Loire. Je vous serai éternellement reconnaissante. »

Comment résister à pareille requête ? Les grues se grattèrent l’occiput en signe de réflexion intense. Si elles se trouvaient là, hors du passage saisonnier c'est qu'elles avaient un petit coup dans l'aile. La demande avait de quoi surprendre tant ce bateau leur semblait imposant, bien plus massif que tous ceux qui lors du Festival de Loire avaient connu un baptême de l'air avec leurs collègues.

Les grues se concertèrent, firent ainsi les cent pas, battant le pavé en plein cœur de la ville. La chose ne manqua pas d'attirer des badauds, sans doute des êtres jouant d'une déplorable confusion. Les pauvrettes ne comprenaient pas pourquoi tous ces gens leur faisaient des œillades avec un étrange petit appareil qu'ils tenaient à bout de bras.

Voyant que l'attention des grues se détournait de lui, le bateau lavoir vida son sac : « Mesdames, ne vous laissez pas enivrer par cette notoriété soudaine. Votre mission sacrée est de m'offrir un voyage dans les airs. Faites comme bon vous semble mais accordez-moi ce bonheur absolu. »

Devant une telle détermination, les grues consentirent à déployer des trésors d'imagination pour satisfaire ce désir irréfrénable. Elles se dirent qu'après tout, puisqu'elles avaient fait escale ici, le destin avait sans nul doute guidé leurs pas pour devenir les anges gardiens de ce gros bateau qui rêvait de voler.

Les grues mirent chacune dans leur bec une sangle qu'elles tendirent au bateau . Hélas les sangles étaient trop courtes, même si le bateau lavoir rentrait son ventre et sa coque en se serrant la ceinture, il n'y aurait pas moyen de le ceindre. Déçues, les grues firent grise mine, craignant de se faire remonter les bretelles quand le hasard, une fois encore, fit bien les choses. Venues dont ne sait où, deux chèvres vinrent danser sur le pierré. Elles avaient toutes deux un cerceau qu'elles faisaient gracieusement tourner sur leur buste.

Les grues y virent un nouveau signe, un message dont il convenait de tirer les enseignements. Le cerceau était la solution, les sangles placées de la sorte, rempliraient parfaitement leur mission. Elles se mirent à l'ouvrage et devant une foule de chalands, passants émerveillés et non point ces embarcations du commerce de la glorieuse épopée de la marine de Loire, les grues se saisirent du monstre de bois et de métal, pour le soulever de son lit.

La foule resta muette d'admiration devant un tel spectacle. Seul un Bonimenteur eut aimé commenter à tous ces gens, ce miracle merveilleux qui se déroulait devant eux. Mais hélas, il n'a pas l'honneur de complaire à ceux qui manquent singulièrement d'imagination. Le bateau lavoir, emporté, transporté d'aise et de bonheur, survola son port d'attache sous le crépitement des appareils photographiques.

Les grues venaient d'accomplir un miracle tout autant qu'un formidable exploit. Hélas, dans cette multitude, nul ne songea à les applaudir. Seul un raconteur de sornettes pensa qu'il convenait de leur rendre hommage par ce présent récit.

À contre-pied.

Avec l'aimable autorisation de l'équipe du Bateau Lavoir d'Orléans

" La lavandière"

et de Didier Verchere pour les clichés

 

 

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L
Bonjour Nabum,<br /> <br /> Je ne savais pas qu'un bateau pouvait avoir le fond parfaitement plat. Ce bâtiment est magnifique !
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C
L Hatem<br /> <br /> Ce n'est pas sans fondement qu'il se dévoile ainsi