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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Deux mains gauches

Texte écrit comme un pied

 

 

 

Voici ce qu'il advint au pays des gros bras à un malheureux garçon, Manuel, qui en dépit de son prénom était le plus maladroit qu'il fut possible d'imaginer. Les adultes ne cessaient d'ailleurs jamais de le tancer à la moindre bêtise le traitant de brise fer, d'empoté, d'étourdi, de manche (ce qu'il ne comprendrait jamais) pour finir systématiquement par lui lancer : « Toi, tu as deux mains gauches ! »

Imaginez donc la perplexité tout autant que l'inquiétude que provoque une telle sentence dans l'esprit d'un enfant en pleine croissance. Manuel s'isolait alors, abandonnait l'activité qui lui avait valu ce commentaire peu amène et seul dans un rabicoin, tenait grande conversation avec ses doigts.

 

Pianotant nerveusement sur ses cuisses, il les regardait s'agiter ainsi, se demandant bien en quoi, les adultes fondaient leur vilaine remarque. À sa gauche, une seule main, constituée comme sa voisine de droite de cinq doigts, placés de manière symétrique par rapport à sa voisine. Pour l'une, la responsable prétendue de tous ses maux : la gauche, le pouce était à droite tandis que les autres acteurs de son malheur se présentaient dans l'ordre suivant : index, majeur, annulaire, auriculaire. Il en allait exactement à l'inverse de l'autre côté si bien que pour que ses deux mains se confondent véritablement, il les joignit paume à paume et se mit à prier le ciel de lui venir en aide.

C'est le diable qui le premier répondit à son appel. Le malin qui a toujours un mauvais tour dans son sac, lui souffla un conseil qui venait de notre sainte mère l'église : « Il te faudra sacrifier l'un de tes doigts, le mettre à l'index pour ainsi que tu puisses distinguer ta main droite de la gauche ! »

Manuel ne se voyait pas sacrifier l'un de ses précieux compagnons. Si le garçon n'était pas bricoleur, il avait tout au contraire une grande dextérité dès qu'il s'agissait de jouer de la musique. Comme par magie, ses doigts se trouvaient en harmonie, allant sur les touches avec une admirable aisance, une agilité qui se refusait à eux lorsqu'il tenait un outil. L'index lui tenait tout particulièrement à cœur, il repoussa la suggestion de ce mauvais diable.

Un archange se présenta à lui. « Bonjour mon cher Manuel, je suis Gabriel, la main gauche de Dieu, c'est pourquoi je te viens en aide, dans un grand esprit de compassion. J'ai le pouvoir de concevoir un enfant par la force de l'esprit Saint. Je ne puis que te conseiller de te priver de l’annulaire, qui en pareil cas, ne te servirait de rien ! ». Le gamin, manquant sans aucun doute de culture religieuse, repoussa cette offre aussi saugrenue que la précédente. Gabriel s'en alla la queue basse, laissant au pied de l'enfant, une plume d'ange.

 

Manuel se trouva fort embarrassé. Lui qui était parfaitement ambidextre ne sut pas quelle main choisir pour ramasser la plume afin d'écrire une supplique au maître des cieux. Il eut pu tirer à la courte paille ou jouer sa main au dé. Mais à chaque fois, le choix de la bonne main s'imposait. Il avait tiré la mauvaise carte, d'un avantage que la nature lui octroyait, il en faisait un handicap, le laissant dans un abîme de perplexité dès qu'il fallait se mettre à l'ouvrage.

C'est un chien qui le tira d'embarras, venant, on ne sait pourquoi lui lécher affectueusement la paume de la main gauche. C'est donc avec celle-ci qu’il prit la plume pour écrire ces quelques mots : « Toi, le maître des cieux, je t'en prie, indique-moi la marche à suivre pour que mes mains marchent du même pas ! ». Même ainsi, le pauvre s'y prenait comme un pied. Que pouvait répondre le très haut à pareille requête ?

 

 

Dans le silence assourdissant qui suivit, l'enfant eut le sentiment d'entendre une conversation ténue, un murmure plus exactement. Portant naturellement son auriculaire droit à son oreille gauche et inversement pour l'autre pavillon, il se trouva fort embarrassé pour régler le son comme il l'entendait. Une fois encore, il s'était emmêlé les pinceaux.

Renonçant à tendre l'oreille, il se colla les mains à la tête, comme s'il portait un casque. C'est ainsi qu'il entendit distinctement le majeur de la main droite tenir des propos que je m'interdis de reprendre ici. Ce doigt était d'une vulgarité sans nom tout autant que d'une rigidité qui le faisait se dresser vers le ciel tandis que ses collègues s'arrachaient les cheveux, horrifiés de l'avoir pour compagnon.

 

De l'autre côté, les cinq doigts auraient aimé se donner la main, mais ils ne le pouvaient. Le plus excentré de tous avait des envies de rébellion. Il désirait mettre les pouces, cesser d'entendre les vociférations de ce majeur droit qui manquait totalement d'éducation et de courtoisie. Le pouce gauche voulut pincer le majeur droit pour qu'il rabatte son caquet. Les deux belligérants faillirent en venir aux mains.

L'index belliqueux insulta copieusement ce doigt qui avait les honneurs de la toile et plus encore, de la culture. C'est ainsi que les frères Grimm l'avait honoré par le truchement de l'histoire d'un petit Tom, que le cinéma avait lui aussi célébré cette histoire. Le Pouce était souvent à l'honneur, parfois au déshonneur et ne laissait que la part congrue à ses collègues.

 

Lui le majeur, le plus grand n'avait d'autre réponse que de pointer le ciel pour montrer à tous son manque d'éducation et son absence totale de distinction. Il s'était égaré sur une mauvaise voie, le pouce gauche, cherchant enfin la conciliation, lui demanda d'en rabattre un peu. Le majeur, suivant ce conseil, accepta de se plier à la loi commune. Il retrouva le troupeau.

De ce jour, jamais le majeur droit de Manu ne se fit remarquer honteusement comme celui de nombre d'automobilistes énervés. Tous les doigts, qu'ils fussent à gauche ou bien à droite unirent leurs efforts pour courir sur les touches d'un piano. L'enfant devint un véritable virtuose, un divin musicien. Sous ses doigts, allant tous dans le même sens, une musique céleste s'élevait vers le ciel, invitant tous ceux qui l'entendaient à laisser tomber les armes et les conflits.

 

Dans le pays des gros bras, ce fut une révolution. Plus de coups de mains ni de vols à mains armées, nulle algarade ni horions désormais. Chacun avait passé la main, s'était mis à l'ouvrage pour tisser des liens sociaux empreints de courtoisie. On changea l'hymne guerrier de cette Nation sans avoir au préalable poussé d'un revers de main, le Prince sur le trône, jugé par tous d'une immense vulgarité. Dans le pays des petites mains, plus personne ne s'invective, la concorde règne et jamais personne ne viendra vous poser un doigt sur la bouche si vous avez le désir de déclamer un poème ou bien d'entonner une chanson d'amour.

 

À contre-pied

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