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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Un loup qui voulait se faire bien voir.

Le drame de la dyslexie.

 

 

 

Un loup se fit mal voir, comme nombre de ses congénères. Une tradition dans cette espèce qui a eu toujours mauvaise presse. Pour lui cependant, les modalités de rejet furent d'une toute autre nature. Le malheureux, solitaire depuis toujours, ne trouvant pas femme à son pied, repoussé par les humains, ce qui relève de la tradition, mais également par les siens.

Il faut avouer qu'il était affublé d'une terrible dyslexie qui avait provoqué bien des tracas dans la meute qu'il avait fréquentée jeune loup, avant que d'être exclu de la communauté. Ainsi, la première fois qu'il se mit à dévorer à pleine dents une plante, un mouron, dénaturant totalement les principes de l'espèce, il fut regardé d'un mauvais œil.

Puis les confusions se multiplièrent. Le chef de meute lui demanda d'aller déloger de son terrier un rongeur et notre pauvre bête revint avec un oiseau plongeur ce qui ne fut pas du goût de la bande. Une autre fois, mandé pour attraper un lapin, il se saisit d'un radin qui avait la bourse pleine. L'affaire fit grand bruit, les loups jusqu'alors soucieux de laisser les humains tranquilles, défrayèrent à nouveau la chronique.

Ce fut le coup de trop. Notre brave mâle, tout penaud, s'en alla la queue basse vivre le reste de son existence frappé d’excommunication lupine (un adjectif qui lui causait du reste bien des tracas.) Il portait sa croix, se rongeait les sangs et était malheureux comme les pierres, surtout celles que jetaient les enfants à son approche. Une vie de chien pour un loup, la chose n'est guère facile à supporter.

Il se morfondait, humilié surtout par l'ostracisme dont il était l'objet par les siens et bien décidé à leur montrer ce dont il était capable en empruntant d'autres chemins que ceux de la harde. C'est ainsi qu'il se mit en quête d'une conquête sans leur chercher de poux dans la dette. Le loup, dans la confusion lexicale qui était la sienne se mit à faire la cour à une loupe qui coulait des jours heureux dans la maison d'une vieille femme.

Ce jour-là, la grand-mère attendait impatiemment la visite de sa petite fille qui venait lui porter une mallette et un lot de leurres (la vieille aimait pêcher). Le loup saisit l'occasion de la venue de la petite pour pénétrer à son tour dans la maisonnée en se faufilant dans un œil de bœuf. Tandis que l'enfant et son aïeule devisaient tranquillement, l'animal s'empara de la loupe, posée sur le sable de la malle à ranger.

Sortant sans se faire remarquer, l'intrus laissa les gourmandes sans plus les importuner. Ces deux-là venaient de manquer l'occasion d'entrer dans la légende. Le loup couva d'un regard amoureux la loupe qui se troubla devant ce spectacle. Il faut dire que ceci se passait à Buée dans le Sancerrois. À y regarder de plus près, elle se dit qu'il y avait sûrement là, l'occasion pour elle d'un nouveau destin.

La loupe ne vit pas d'un mauvais œil les approches du loup. Elle prit même plaisir à ses caresses, à ses œillades et à ses mots doux quoiqu’assez curieux. C'est ainsi qu'il lui déclara le plus sérieusement du monde : « Tu es ma biche aux œufs roux ! », « Je te sème pour toujours ! », « Dès que je t'ai lu, j'ai eu le pou de coudre ! ». « Je bois en toi comme dans le vieux du miel ! ». La dernière remarque fit craindre à la loupe que son galant ne voyait en elle que l'occasion de boire à l'œil, travers assez commun dans cette partie du Cher.

Repoussant cette crainte, elle se prit au jeu. Qu'importe ce qu'il lui disait, la loupe était tombée sous le charme de cet animal d'une douceur extrême. Il y eut entre eux des paresses, des biaisés, des rôts sandres et beaucoup de malins. Ce qui devait arriver finit par subvenir. La loupe, après bien des regards torves, des clins d'yeux et des battements de cils, vit son manche grossir avant que de donner naissance à des jumelles.

Le loup fou de joie, n'eut de cesse de battre la compagne avec ses jumelles autour du cou. Il voulait que tout le monde observe et admire son bonheur. Il devint rapidement une vedette des journaux locaux. Les gros plans de l'animal firent bien vite le tour de la planète. Le loup avait cessé d'avoir le mauvais œil au pays des mirettes.

Le loup et sa loupe eurent ensuite une longue vue puis plus tard un télescope qui vint compléter la ramille. Jamais dans ce couple il n'y eut la plus petite brouille. Il faut dire que l'un et l'autre se tenaient à carreaux. Leurs enfants finirent par aller voir ailleurs, c'est la destinée. Le loup, atteint par l'outrage du vent, perdit ses poils et la vue. La loupe fit tout son possible pour lui servir de guide. Ils quittèrent cette terre au bout de leur page, un soir de tempête, emportés dans l'œil d'un cyclone.

Le vieil animal acheva son existence toujours frappé de sa dyslexie. Si la langue lui fourchait, ce ne sont que des mots qu'il avait sur le bout de la langue. Voilà un défaut bien inoffensif, il n'y avait nulle raison de lui en faire grief. Avec sa loupe il vécut peureux et eurent de beaux enfants. Que demander de pieux à la vie ?

À contre-jour.

 

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