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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La petite peste du palais.

Amygdale.

 

 

 

Il était une fois une petite fille née dans un palais. Rassurez-vous, elle n'était ni princesse ni fille de ces élus qui se prennent pour des monarques. Elle avait pour parents des gens de cette domesticité, taillable et corvéable à merci et comme nous étions dans un palais de la République, il convient d'ajouter le mépris des locataires et des invités prestigieux pour comprendre la suite de cette histoire.

Ses parents, pensant bien faire et user d'un peu d'humour l'avait prénommée Amygdale. La sonorité était plaisante, le choix particulièrement original et la gamine si espiègle que ce prénom lui allait comme un gant. Mais hélas, quand elle grandit, qu'elle s'imprégna de l'ambiance dans l’arrière-cuisine de cette grande et belle demeure, elle attrapa un curieux travers.

Les enfants se nourrissent de ce qu'on leur donne. La petite Amygdale, à force de traîner ses genoux sur les parquets et les tapis de l'endroit, récolta un copieux répertoire de jurons et de gros mots qui n'était en rien l'héritage de parents qui tout au contraire se désolaient que leur fille ait pris pour modèle des gens importants fort mal embouchés, loin des micros et des électeurs.

Amygdale était devenue au fil de son apprentissage, un véritable lexique argotique à elle seule. Elle eut pu concurrencer le brave capitaine Haddock s'il était encore de ce monde. Son vocabulaire était tel qu'il fut impossible de la confier à une école, qu'elle fut publique ou bien privée. L'enfant jurait comme un charretier sans que les chauffeurs des personnalités en fussent responsables.

Amygdale n'avait que des gros mots dans la bouche au point que bien souvent elle s'étranglait, dans l'impossibilité qu'elle était de déverser tout son répertoire d'un coup. Les mots étaient si volumineux qu'ils obstruaient sa gorge, voilaient sa luette et mettaient en péril la vie même de la petite.

Si au début, entendre pareilles horreurs dans la bouche d'une enfant avait amusé ceux qui se firent un malin plaisir à se faire remarquer en enrichissant un vocabulaire excrémentiel, fangeux et totalement déplorable, bien vite, il leur fallut se boucher les oreilles à son approche tant elle leur servait avec véhémence ce qu'ils avaient semé.

Mais les plus à plaindre étaient sans conteste ses malheureux géniteurs qui se demandaient ce qu'ils avaient fait au bon dieu pour avoir une enfant si mal embouchée. Le poids des fréquentations dans pareil cas n'explique sans doute pas tout. Il y avait là un terrain favorable ou la marque du malin. On ne vit pas à l'Élysée par hasard.

Les parents, à bout de patience se décidèrent à recourir aux pratiques ésotériques. Sur les conseils du patron de l'endroit, ils firent appel à l'exorciste de Notre Dame de Paris. Le pauvre homme montra bien vite les limites de son pouvoir. Il fut horrifié par les blasphèmes qui sortaient de la bouche d'une enfant qui avait été à bonne école durant la période qui avait suivi l'incendie de la cathédrale. Il s'avoua impuissant devant cette manifestation démoniaque.

Le Président, désolé et sans doute chargé de remords, demanda conseil à des rappeurs, gens dont il aimait tout particulièrement le contact. C'est l'un d'eux qui conseilla de consulter un célèbre marabout de la place de Paris. Les frais de la consultation furent naturellement versés sur le budget toujours plus colossal du Palais.

Après moult invocations mystérieuses, l'usage de poudre et d'amulettes, le sorcier africain avoua son impuissance à guérir la pauvrette. Il lui semblait qu'elle était habitée par une armée de dracs et de djinns. À bout de ressource et après de multiples séances fort rémunératrices, l'homme jeta l'éponge. Il ne pouvait rien pour cette petite peste.

La vie devenait impossible au Palais d'autant que la contagion semblait sévir désormais parmi les conseillers et les membres des différents cabinets. Le Palais prenait des allures de pétaudière, de salle de corps de garde. Il fallait de toute urgence libérer cette malheureuse de ce déplorable tic de langage.

Il n'était pas question de licencier le couple pour éliminer le problème. Naturellement cette idée avait été examinée, c'est même la première qui vint à l'esprit des responsables. Mais alors, la fillette serait devenue une bête médiatique, un monstre de foire qu'on aurait exhibé dans tous les milieux qui pensaient du mal de cette présidence. Elle fut assignée à résidence, gardée sous bonne garde avec interdiction formelle de quitter le Palais.

Une prochaine échéance électorale accéléra la réflexion. En cas de défaite, quel usage la successeure du locataire actuel ferait de cet étrange phénomène. Il fallait agir au plus vite, la présidence européenne n'avait pas besoin d'un tel fardeau. C'est un conseiller personnel du patron, lors d'une réunion du conseil scientifique qui émit l'hypothèse d'une ablation des amygdales de la petite. Une idée certes saugrenue, mais qui trouvait justement sa place dans cette instance.

La tonsillectomie fut pratiquée par le plus éminent spécialiste de la place. L'opération se déroula sans le moindre effet secondaire. La vie de la petite malade en fut réellement bouleversée. Tous les gros mots qu'elle avait accumulés au cours de son enfance furent extirpés de sa bouche. Désormais Amygdale s'exprimait dans une langue particulièrement châtiée.

Cette histoire malgré tout ne franchit pas les limites du palais. Le secret défense avait été prononcé sur ce dossier particulièrement embarrassant. Nous pourrions nous en étonner cependant car dans le même temps, il constitua la seule véritable décision opportune de cette instance. Mais la vie de nos institutions est ainsi faite que les mots nous manquent parfois pour en décrire les incohérences et les travers.

On fit jurer à la brave enfant de garder le silence sur son aventure. Ce fut la toute dernière fois que celle qui avait été une véritable petite peste jura. Mais cette fois ce fut avec distinction dans un langage des plus châtiés qui dénota singulièrement dans cet endroit.

À contre-pied.

 

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