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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Elles ne firent pas bon ménage.

Carafe et louche

 

 

 

Une cruche qui se donne de l'importance tout en jouant de la transparence finit par gravir un échelon dans la bonne société. Elle devint carafe ce qui lui laissait présager de recevoir des liquides prestigieux. L’ascenseur social hélas ne fonctionne pas pour tout le monde, une chopine resta en rade, la grande table de fêtes lui resta interdite.

Perdant toute contenance devant cette injustice, la chopine déversa sa bile sur cette cruche qu'elle jugeait sotte et prétentieuse. C'est le drame de la jalousie de vous faire verser des torrents de propos fielleux, les ustensiles n'échappent pas à ce travers. La nouvelle carafe voulut clouer le bec à cette vilaine mal embouchée. On ne peut le lui reprocher, un repas de qualité suppose qu'on tienne sa langue.

La querelle arriva jusqu'aux oreilles de la maîtresse de maison. La dame qui avait été à l'école de la baronne de Rothschild était très à cheval sur l'étiquette et les bonnes manières. Elle attrapa la chopine par l'oreille et la jeta aux quatre cents diables. Ce mépris brisa le cœur de la pauvrette qui jamais ne se remit de cette injustice.

Quant à la carafe, elle fut regardée d'un mauvais œil. La femme dans l'attente de convives qui avaient tous de la bouteille en matière de banquets, se dit qu'il serait aventureux de confier un grand cru classé à cette dernière qui manquait de classe et de distinction. Elle voulut lui trouver un autre usage plus adapté à son caractère quelque peu pétillant. L'idée éclata dans l'esprit de la femme comme une bulle de savon sur un plafond. Elle allait préparer sa soupe de champagne dans ce récipient d'autant plus aisément qu'il disposait d'un large col. Il sera aisé d'y glisser une louche pour servir les convives, c'est du moins ce que pensait cette grande dame.

La rencontre de la louche et de la carafe ne se passa pas sous d'excellents auspices. Il faut reconnaître que ce drame du dressage se déroulait à Beaune et que la malheureuse, fort peu versée sur l'art délicat de l'œnologie, avait opté pour un crémant d'Alsace. La carafe vit d'un mauvais œil cette louche qui ne lui disait rien qui vaille. Non seulement elle n'était pas en argent mais elle manquait de classe.

La louche quant à elle, habituée qu'elle était aux brouets, potages, bouillons et minestrones trouva fort désagréable de se trouver ainsi plongée dans un liquide froid et bouillonnant. Ne souffrant d'aucun rhumatisme articulaire, elle ne comprit pas le traitement qu'on lui infligeait. Puis, contrainte de supporter sa misère, elle goutta fort peu ce crémant qui n'était pas digne du standing de la réception.

La louche refusa de verser ce liquide dans lequel baignait des airelles et un sirop de safran. Elle avait non seulement une envie de Champagne mais plus encore de pureté. Point n'est besoin de dénaturer un tel breuvage. Elle en toucha deux mots à la carafe qui perçut que cette fronde risquait fort de lui promettre le même sort que la chopine.

La carafe se tint tranquille sur la nappe à carreaux, tournant ostensiblement le dos à la louche. Il y avait là un curieux phénomène de strabisme entre ces deux ustensiles. La grande ordonnatrice de la réception jugea fort prudent de revoir sa copie. La louche retourna dans sa jardinière, c'est sans doute ce réceptacle qui la faisait pencher pour les soupes traditionnelles. La carafe connut un sursis, une mise à l'épreuve.

Elle devait sa survie au fait de ne point baver durant le repas. Si au premier service elle tint son rang et remplit parfaitement son usage en se vidant délicatement et sans récrimination, lorsqu'elle reçut une nouvelle tournée, prise sans doute d'excès de boisson, elle eut un hoquet fatal qui provoqua une tâche sur la nappe.

La maîtresse de maison ne lui pardonna jamais. Le malheureux récipient acheva son existence, abandonné de tous au fond d'un placard qui lui teint lieu d'oubliettes. De ce jour, l'expression « Rester en carafe » curieusement, connut un vif succès dans un monde qui n'était pourtant pas celui des habitués de pareilles réceptions. Ne cherchons pas à comprendre ce qui nous semble louche !

À contre-emploi.

 

Lundi 20 décembre

De 18 h à 19 h

La Paillote d'Hiver

Contes du Père Vielleux

Contes décalés pour les fêtes ...

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